22 Mar

Pourquoi de jeunes Arabes quittent-ils l’Occident ?

Rien ne vaut la chaleur du foyer...

Written By Amina Kaabi

Un mois à peine avant que l’on ne fête mes douze printemps, ma mère a décidé de nous emmener en Amérique. Je n’avais aucune idée de ce qui m’y attendait. Jusqu’alors, tout ce que je savais, c’était comment être tunisienne. Je me suis alors mise à cultiver toute une foule d’autres ‘moi’ (moi, au milieu d’autres Arabes, ou d’Américains, ou de musulmans…), dont une identité passe-partout de “membre d’une minorité”. Tout cela bien sûr a abouti à une méga-crise identidaire standard, très (trop) familière pour les enfants (de) migrants, comme moi .

 

Quand nous émigrons à l’Ouest, nous nous faisons un point d’honneur à tenter de nous intégrer, de nous adapter à notre environnement, et c’est ainsi que nous nous créons toute une réserve d’identités que nous empruntons à tour de rôle.

 

C’est une bonne stratégie. Mais, ce qui finit par arriver, c’est que l’on se retrouve obligé de jongler avec une double, triple ou quadruple vie – et, que vous soyez un artiste de cirque ou pas, quand on jongle trop longtemps, on finit par en perdre le goût.

 

En un mot comme en cent, passer sans cesse d’un moi à un autre, oui, c’est fatigant, mais rien n’est plus troublant que de devoir constamment justifier qui l’on est.

 

Dans mon cas, ça m’a réellement épuisée et j’ai décidé de partir. Et je n’ai pas été la seule. Au cours des dernières années, on a observé une tendance à la hausse : beaucoup de jeunes arabes comme moi rentrent dans leurs pays respectifs. Et malgré ce qu’on peut lire dans des rapports comme celui-ci, qui émane du Groupe de la Banque mondiale et selon lequel beaucoup d’entre nous renonceraient à ce retour en raison d’un manque flagrant de possibilités d’emploi, pour moi, ils sont bien à côté de la plaque, car ils sous-estiment ce que ça fait que de vivre vraiment “chez soi”.

 

Il y a un attrait certain à vivre dans son pays natal, et si vous ne l’avez jamais quitté, vous aurez peut-être du mal à le comprendre. Vous laissez derrière vous la nostalgie de l’endroit qui vous avait vu naître pour empoigner quelque chose de bien réel et vous reconnecter avec vos racines. Personnellement, ce que j’apprécie, c’est le rythme tranquille de la vie quotidienne, le fait de parler ma langue maternelle, et cerise sur le gâteau, le pain frais et les pâtisseries de la boulangerie du coin.

 

Cela ne veut pas dire que vivre ici aura été de bout en bout une expérience magique et glorieuse. C’est dur quelquefois. La sauce Tabasco verte me manque, et aussi les taquitos du 7/11, et encore plus le fait de pouvoir aller à 3 heures du matin dans un CVS 24hr pour acheter la barre de ‘Hershey’s Symphony Truffle and Almond’ dont j’ai cruellement envie, genre, tout le temps…

 

Mais j’en suis venue à accepter de ne plus avoir toutes ces choses. En fait, ce qui me manque réellement, c’est d’avoir un gouvernement local organisé. Depuis que je suis rentrée en Tunisie et que j’ai dû, trois semaines durant, faire la navette entre quatre bureaux juste pour obtenir ma carte d’identité. j’ai fini par totalement mépriser la bureaucratie. C’est vrai que d’autres pays mériteraient sans doute la même mauvaise note, mais en Tunisie, attendre un taxi pendant deux minutes, c’est une expérience épouvantable, et ce que je déteste le plus ici, c’est la misogynie rampante et ce sexisme, tellement ancré dans notre culture.

 

D’un autre côté, meilleur je dois dire, je ne suis plus considérée comme membre d’une minorité. Mais cela ne veut pas dire que je ne souffre plus de légers troubles d’identité ici. Le colonialisme français a laissé ses marques sur la Tunisie, à tel point que mon occidentalité est plus appréciée que ma tunisianité. Mais, tout en restant problématique, cela ne porte pas autant atteinte à ma santé mentale que d’emmener partout avec moi une valise entière d’identités culturelles.

 

Maintenant, la chose qui m’agace le plus, c’est de devoir répondre constamment à tous ceux qui me demandent pourquoi j’ai décidé de quitter les Etats-Unis. Et curieusement, les Tunisiens du cru, surtout ceux qui ne sont jamais allés dans un pays occidental, sont ceux qui me le demandent le plus. C’est triste, honnêtement, parce que la plupart du temps la question vient avec le choc, l’incrédulité et le manque de foi qu’ils ressentent face à ma décision, comme si la Tunisie était un pays qui n’avait rien à leur offrir.

 

À vrai dire, je ne peux pas les en blâmer, peut-être n’a-t-elle rien à offrir à la plupart des autochtones, après tout. Mais réaliser cela m’a fait comprendre ma propre chance : mon passeport bleu et mon anglais à l’accent très américain peuvent être ici de réels atouts, et pas seulement pour mon propre bénéfice.

 

Notre décision, en tant que membres de la diaspora, de laisser derrière nous nos vies occidentales bien confortables pour rentrer dans nos pays d’origine, encore en développement, va bien au-delà de notre quête d’appartenance. En plus de chercher égoïstement un endroit pour nous y incruster, nous voulons surtout aider. Qui mieux que nous pourrait “nourrir” nos pays ?

 

Je vous préviens, je serai ici d’une honneêté brutale. Pour la plupart, ceux qui n’ont jamais réussi à quitter la région veulent eux aussi aider, mais nos gouvernements parfois corrompus ne leur donnent pas l’occasion de le faire, alors beaucoup d’entre eux y renoncent trop vite et passent leur vie à essayer de partir.

 

Malgré l’incapacité des dirigeants à identifier et à utiliser notre potentiel, et malgré les soupirs de nombreux habitants, choqués qu’un occidental choisisse volontairement de laisser derrière lui ce qu’ils considèrent comme une vie meilleure, pour beaucoup d’entre nous, rentrer au pays constitue de fait une décision très logique.

 

C’est tout simple : nous avons toujours conservé nos liens avec notre patrie, nous sommes instruits et notre pays a besoin de gens comme nous.

 

Photos par Sarah Ben Romdane