26 Jan

Il est temps de decoloniser nos standards de beauté

Un hymne à l’amour de soi

Written By Amina Kaabi

Nous aimons tous à croire que le colonialisme a disparu depuis longtemps. Mais alors, comment expliquer que les recettes pour éclaircir la peau et affiner le nez fassent partie des recherches les plus fréquentes sur Google en matière de beauté ?

 

Comment expliquer encore le phénomène du “Persian nose job” parfois qualifié de véritable rite de passage pour les jeunes iraniens? Ou encore le fait que, en grandissant, nous n’ayons vu presque aucun arabe sur nos écrans pendant que le monde entier semblait y défiler?

 

Il y peu de temps, sous mes yeux, en Tunisie, une parente a emmené sa fille de quatre ans chez le coiffeur pour un lissage à la kératine. Comme si la chevelure bouclée de son enfant l’empêchait d’être “jolie”.

 

Et pendant que je questionnais leur eurocentrisme, mes propres mèches, savamment lissées par un quelconque procédé chimique, reposaient sagement sur mes épaules, comme un symbole flagrant de mon hypocrisie.

 

J’ai beaucoup travaillé pour décoloniser la perception que j’avais de moi-même – ce qui me fut certainement moins difficile qu’à d’autres, vu mon nez relativement court, ma silhouette mince et mes lèvres ni trop grosses ni trop fines. J’ai laissé s’épaissir mes sourcils qui étaient auparavant plutôt fins, et bien que j’aime prétendre que cela constitue l’expression de mon rejet des standards euro-centrés, force est de reconnaitre que cela a plus à voir avec la récente tendance portée par (la très européenne) Cara Delevingne.

 

Je ne suis pas tout à fait certaine de ce qui nous a mené à rejeter ainsi nos traits non-européens, berbères, bédouins, ou levantins. L’histoire coloniale de la région, trouve certainement sa place à l’origine du problème, il faut bien avouer que les médias arabes ne font pas de leur mieux pour aider à le résoudre. En réalité, je serais tentée de dire qu’ils participent plutôt à la perpétuer.

 

Avec peu de modèles arabes sur les podiums ou dans les campagnes publicitaires, il est permis d’affirmer haut et fort  que la beauté arabe est globalement sous-représentée. Bien que les choses s’améliorent de nos jours,  nous avons grandi en ne voyant que des visages blancs dans les campagnes de pub, et il n’est donc pas étonnant qu’ils aient fini par conditionner nos standards esthétiques.  Cette dynamique est perpétuée par les magazines régionaux, les modèles régionaux y demeurent rares, et surtout, le contenu diffusé est souvent bien éloigné de l’idée de nous aimer tels que nous sommes. On y voit, encore et toujours, des articles sur le blanchiment de la peau, et pire encore, des titres qui s’attaquent directement à nos caractéristiques ethniques, parce que, tenez-vous bien, qu’y a-t-il de plus ‘joli’ que le petit nez d’Ivanka Trump ? (Sans rire, c’était le titre de l’ article…).

 

Le constat est d’autant plus amer lorsqu’on observe l’évolution amorcée en occident où les médias commencent à faire plus de place à la diversité ethnique existante de la société qu’ils commentent. Teen Vogue par exemple… Sans être au top de la pluriethnicité, l’impératif des normes de beauté euro-centrées est de plus en plus fréquemment rejeté dans les pages du magazine qui peut même servir de tribune pour dénoncer les marques et les personnalités qui refusent d’en faire autant…

 

Malgré tout ça, et bien que nous soyons nombreux dans la région à tenter activement de décoloniser nos esprits et nos normes de beauté, les médias, qui ont vocation à nous représenter, sont encore loin d’avoir ne serait-ce qu’envisagé de faire un premier pas. Bien au contraire, ils semblent profiter cyniquement de notre réticence à célébrer nos traits typiquement arabes.

 

Ce que les médias devraient faire, c’est nous interpeller au sujet de notre pratique ostensible du mimétisme colonial –qui, si vous n’en avez pas entendu parler, est un concept postcolonial selon lequel les colonisés finissent le plus souvent par imiter leurs colonisateurs. Au lieu de cela, ces magazines se nourrissent de notre manque d’amour propre et alimentent à leur tour la manie du recours à la chirurgie plastique dans nos sociétés. Que ce soit bien clair : je ne suis pas ici pour critiquer quiconque opte pour des retouches chirurgicales, mais quand elles sont destinées à imiter des traits européens pour atteindre ce que l’on croit être la beauté, là, c’est assurément un problème.

 

Et puis, pourquoi devrions-nous avoir l’air d’être européens ? Nous ferions mieux de rejeter les normes de beauté actuellement idolâtrées et célébrer la variété de teinte de nos peaux, nos types naturels de cheveux et nos nez à nous, grands ou petits. Bien sûr, ce ne sera pas facile, mais tout effort conscient pour supprimer la façon dont nous avons été conditionnés à penser est un pas vers l’amour de soi.

 

Pour reprendre les mots de Nayyirah_Waheed: “Si quelqu’un ne veut pas de moi, ce n’est pas la fin du monde. Mais si moi, je ne veux pas de moi, alors le monde n’aura de cesse de s’arrêter”.