5 Questions avec Lisa Bouteldja

Elle se réapproprie le terme beurette

bySarah Ben Romdane

En France, on appelle les femmes d’origine maghrébine des « beurettes », un terme qui a fait son apparition dans les années 1980 pour désigner les jeunes filles d’origine arabe qui se sont intégrées à la société française. Aujourd’hui, ce mot a évolué et est devenu dénigrant, voire même insultant. Incarné par des personnalités comme Zahia, « beurette » est maintenant l’un des mots les plus recherchés sur le net en France.

 

Cependant, plus récemment, une nouvelle génération s’est réappropriée le terme en utilisant les codes esthétiques de la « beurette » pour s’émanciper. Lisa Bouteldja s’est auto-proclamée présidente de la « Beurettocratie »: « Une démocratie dans laquelle les « beurettocrates » sont libres et égaux en droit », dit-elle.

 

Lisa Bouteldja envahit internet avec ses photos provocatrices, mais les likes sont loin d’être sa seule motivation.  Elle travaille en ce moment sur un documentaire qui analyse les fantasmes et les oppressions sexistes, classistes, racistes et postcoloniales que sous-entendent ce mot.

 

MILLE a rencontré Lisa Bouteldja, et nous l’avons interrogé sur ses origines, ce que signifie d’être une femme franco-arabe aujourd’hui en France et sur la manière dont internet peut-être une arme.

 

 

Où as-tu grandi et dans quelle mesure ton enfance a affecté ton identité ?

 

Je viens de nulle part. J’ai grandi à Saint-Dié une petite ville dans les Vosges. Dans Luz de Luna de PNL quand Ademo dit, « Salut je suis dans ma vallée et j’ai la dalle », il chante ma vie. Et je pense c’est ça qui a fait que je suis partie pour conquérir le monde et tout ce qu’il y a dedans. J’ai la dalle, une grande dalle insatiable.

 

Ma maman est Française et mon papa est Algérien. Grandir entre deux cultures c’est spécial, mais être mi-colon mi-colonisée c’est particulièrement particulier. J’ai deux vieux ennemis qui cohabitent dans le sang. En plus je suis née le 5 juillet, la date d’anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Je ne crois pas au hasard.

 

J’ai passé mon enfance et mon adolescence à me sentir française et algérienne, puis ni française ni algérienne. Je me suis souvent perdue. Surtout que la France connaît une vraie crise identitaire, qui est certainement encore plus intense dans les provinces reculées. Mais j’ai eu cette chance d’être complètement passionnée par les vêtements depuis toujours. La mode c’était mon art, le seul endroit ou je me sentais légitime d’être moi.

 

C’est pour cela que tu as décidé de créer ton compte Instagram ?

 

J’ai créé mon compte Instagram vers 2013. Au début c’était hyper codifié, tout le monde ressemblait à tout le monde, et je savais pas trop comment me positionner dans cette masse. Au fur et à mesure j’ai commencé à mettre en scène mes looks. Rien n’est calculé et tout est sincère. Mais j’adore provoquer. J’adore mettre les gens face à leurs frustrations. Un jour j’ai placé une écharpe de l’Algérie pour rire et ça a grave fait kiffer les gens. Par contre j’ai eu des remarques venant d’un garçon de Paris que je ne connaissais pas et c’est parti en embrouille digitale. Et moi mon problème c’est, plus ça dérange, plus je vais y aller. On m’a aussi souvent qualifiée de ‘vulgaire’. Mais la vulgarité est un concept franco-français.

Mais avant tout, on m’a très souvent appelé « beurette » et encore plus sur les réseaux. Et ça c’est quelque chose que j’ai toujours tourné à mon avantage.

 

 

 

 

Tu parles de crise identitaire. Qu’est ce que tu entends par cela ?

 

La crise identitaire en France est plus que réelle. Tu ne peux pas avoir une identité plurielle ici. Je me sens fière d’être française. Je me sens aussi fière d’être algérienne. Et d’être une femme, et de plein d’autres choses. Mais ici on voudrait qu’on occulte toute ton histoire et celle de ta famille au nom de l’intégration. Et nous les enfants, petits enfants voire arrière-petits enfants de la diaspora, on doit toujours se justifier plus que les autres que nous sommes des citoyens français.

Ce que la France d’en haut ne voit pas c’est que ma génération ne se laisse plus faire. Internet est une arme qui a redonné le pouvoir au peuple, et en tant que « beurettocrate », j’exerce mon devoir. Je veux ouvrir la porte et faire entrer tout le monde

 

Comment parviens tu à t’émanciper à travers l’esthétique stigmatisante de la « beurette » ?

 

Mon image est en ma possession, je fais en sorte d’avoir la main mise sur toutes les injonctions qu’on projette sur moi. C’est pour ca que je me suis toujours auto-appelée «beurette». M’approprier cette insulte c’est de la résilience, comme l’ont fait les afro-américains en s’appropriant le « n-word ».  La «beurette » c’est la cristallisation de tout ce qui angoisse la France. La société se définit par ce qu’elle rejette. Parce que c’est quoi une femme d’origine maghrébine en France en 2018 ? C’est soit la meuf de téléréalité, grande gueule et vulgaire, ou la meuf voilée, extrémiste et dangereuse pour le pays. C’est une binarité qui en dit beaucoup sur la façon dont pensent les gens. Au final la femme arabe n’est jamais bien intégrée, quels que soient ces choix.

 

Je n’ai jamais autant revendiqué mes origines qu’aujourd’hui. En me réappropriant ces codes fétichisés de la « beurette », je m’auto-orientalise. Je traduis l’orientalisme postcolonial esthétiquement pour retourner le stigmate. Je suis le reflet du regard de l’autre. Sur les réseaux, au delà de photos qui paraissent simplement ‘mode’ c’est en fait une  démarche politique faite sur le ton de l’autodérision. Je suis contente car ma démarche a touché le cœur de mes sœurs, j’ai reçu des lettres d’amour pleines d’espoir. Le mot « beurettocratie » est partout. Les réseaux sociaux sont une arme.

 

Quels sont donc tes spots « beurettocratiques » préférés ?

 

Je réside à Londres en ce moment, où je termine mes études à Central Saint Martins. J’habite à Finsbury Park, le seul quartier où tu trouveras des Algériens. En 10 minutes, je suis à Wood Green, le centre commercial là-bas est cool ; j’y trouve mes bijoux LV et Chanel, et ma décoration Versace made in Pakistan. Sinon j’aime bien aller dans les chichas de Edgware Road. Les rares fois où je sors le soir, je vais à Dalston. Et si on parle de shopping « high-fashion », Machine-A à Soho c’est la base.

 

A Paris, j’adore le 20e, j’y ai habité pendant un an et et il y a plein d’endroits pour bien  manger. Je passais ma vie dans le 18e, où j’achète mes survêtements de l’Algérie là-bas. Et surtout il y a Mei, dans la rue du Poulet qui fait des ongles comme Rihanna pour 20€.

Partagez cet article