Un collectif arabe qui explore la féminité

Un collectif de femmes à l’assaut des frontières et des préjugés

bySarah Ben Romdane

Banat Collective, c’est une plateforme vouée à l’art, fondée et gérée par cinq femmes, Sara Bin Safwan, Eman Bahrani, Aliyah Al Awadhi, Farrah Fray et Fatema Nooh. Des artistes émergentes de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) y sont mises en valeur. Le but de Banat, c’est de favoriser le développement d’une pensée critique et intersectionnelle dans la région. C’est ainsi que le collectif sert de point de connexion entre différents milieux qui sont étroitement liés, mais néanmoins éloignés sur le plan géographique.

 

Cherry Kutti

 

Le 11 février dernier, Banat Collective a publié son premier livre, intitulé In the Middle of It All (Au milieu de tout cela). Tout au long des cinq chapitres, 31 artistes ont collaboré entre elles pour raconter de manière visuelle les subtilités du passage à l’âge adulte pour les femmes.

 

Nasreen ShaikhJamal Al-Lail

 

La réflexion autour de la puberté est l’un des points forts du livre, qui alterne histoires personnelles et complexités culturelles, afin de livrer une représentation authentique des femmes de la région, et de les humaniser, plutôt que de les objectiver en exposant des sujets de stigmatisation ou de polémiques.

 

Moshtari Hilal

 

C’est à l’occasion de la sortie de ce livre que MILLE s’est entretenu avec la fondatrice Sara Bin Safwan à propos des médias, de la représentation et de la féminité.

 

Comment le collectif et la plateforme ont-ils émergé?

Banat est surtout une réponse au besoin d’espaces plus accommodants pour amplifier les mouvements populaires. J’ai longtemps vécu à Londres et j’ai grandi loin des Emirats, c’était donc un désir de renouer avec mon pays et ma culture qui m’ont personnellement inspirée pour démarrer le collectif. J’ai repris à mon compte l’esprit indépendant, genre “DIY”, qui m’avait tant plu quand je vivais à Londres et l’ai appliqué à un projet, ici, aux Emirats Arabes Unis.

 

Comment pensez-vous que le monde et les principaux médias représentent les femmes arabes de la région MENA ? Vous sentez-vous stigmatisée ?

Le sujet du “passage à l’âge adulte” est souvent négligé dans le monde arabe, dans la mesure où des siècles de traditions culturelles et sociales l’ont façonné et figé. Malgré cela, les épreuves que traverse la féminité révèlent le bonheur, la résilience et l’indépendance. In The Middle of It All raconte des expériences diverses et authentiques sur ce passage et, espérons-le, contribuera à démystifier la notion stéréotypée de la femme arabe.

 

En tant que jeunes femmes arabes, quels sont les défis auxquels vous êtes confrontées ?

 

La ligne éditoriale de la plupart des organes de presse est fortement conditionnée par ceux qui assurent leurs revenus, et dont les attentes reposent sur la politisation et la sensationnalisation, ce qui, dans le processus, finit par propager l’ignorance. La réalité – et c’est cette réalité que Banat permet aux femmes de montrer –, c’est que nous éprouvons les mêmes insécurités physiques, les mêmes peurs, le même ennui tout au long d’un travail qui nous tient de 9h à 5h, et le même stress quand il s’agit de rentrer à la maison.

 

Communiquer et montrer, ce sont deux des objectifs de Banat pour faire tomber ces barrières artificielles créées par la désinformation et pour éduquer celles et ceux qui ne connaissent rien de mieux. Bien sûr, nous subissons nous aussi la suppression, l’abus et la manipulation que nous combattons toutes avec des degrés divers de succès et d’échecs, mais au final, ce n’est pas différent de ce qu’endurent les femmes dans le monde entier.

 

Croyez-vous qu’il est plus difficile d’être une femme dans cette région du monde qu’en Occident ? Pensez-vous que le féminisme occidental est adapté à nous ?

 

Je crois qu’il existe différents types de féminisme plutôt qu’un seul modèle à suivre. C’est pourquoi nous préférons nous concentrer sur l’intersectionnalité, un concept qui met en valeur la diversité des femmes et les traits qui l’englobent. Nous pensons que c’est un moyen plus efficace pour atteindre les objectifs plus larges de tout projet féministe, tous focalisés sur l’égalité. Banat espère constituer une plateforme pour les femmes de la région MENA, de sorte qu’elles puissent joindre leurs voix à ce qui doit être une conversation mondiale, et pas seulement occidentale. Comme n’importe quelle région du monde, nous avons nos propres problèmes, nos propres normes que nous essayons de changer et d’améliorer en permanence.

 

Pensez-vous que l’art arabe est intrinsèquement politique ?

 

Nous ne pouvons ignorer qu’il y ait une certaine instabilité politique dans quelques parties de la région, mais nous ne pouvons pas non plus obliger tous les artistes arabes à s’engager dans la voie de l’art politique à cause de cela. Beaucoup d’artistes, arabes ou non, s’expriment sur leur environnement politique, social ou économique – ce qui, je crois, est le droit de tout être humain. Cependant, il y a aussi des artistes qui montrent notre quotidien le plus banal. Les idées diverses et l’art qui s’expriment dans la région nous montrent que les artistes arabes sont capables d’être bien davantage que de simples instruments politiques.

 

Comment souhaitez -vous voir la région et ses relations avec le reste du monde progresser ?

 

À travers l’art que nous présentons et les articles que nous partageons, nous espérons susciter des discussions plus critiques sur l’art contemporain et l’écriture dans la région. Nous espérons voir disparaître la vision stéréotypée des femmes arabes pour la remplacer par celles d’artistes intelligentes et créatives qui partagent des visions du monde importantes. Ce faisant, nous croyons que nous pouvons ajouter au progrès du monde et de la région, pour plus de tolérance mutuelle.

 

Yasmeen

 

@banatcollective

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