5 jeunes Arabes témoignent de la réalité des études à l’étranger

La solitude, le racisme, l’«autre»

by

On dit souvent que les années universitaires « sont les meilleurs moments de notre vie ». C’est un chapitre de découverte de soi, d’amusement et de liberté. Mais pour les jeunes Arabes, l’expérience peut être plus compliquée et déconcertante.  

Avec l’augmentation des frais de scolarité et du chômage, les étudiants sont de plus en plus angoissés. D’après un sondage en 2018, 43 % des étudiants ont déclaré être souvent voire toujours inquiets.

Pour les étudiants issus de communautés marginalisées, partir de chez soi pour étudier à l’étranger pour la première fois s’avère être une réalité encore plus rude. Le quotidien britannique Independent révèle que les incidents racistes sur les campus ont augmenté de 60 % entre 2016 et 2018. Malgré ce chiffre alarmant, les universités ne parviennent toujours pas à résoudre ce problème urgent.

Ce semestre, nous avons rencontré cinq jeunes Arabes (récemment diplômés) pour comprendre comment la vie universitaire a façonné leur identité, et comment ils ont fait face au racisme.

Salim, 30 ans, marocain
«Après une période académique plutôt réussie chez moi, j’ai décidé de franchir le pas et de déménager aux USA pour un autre diplôme. Mon voyage a été facilité par l’obtention il y a quelques années de la carte verte à la loterie américaine. Avec un projet de recherche difficile, et un conseiller très gentil mais souvent absent (pour plusieurs raisons), je me suis senti perdu et seul de nombreuses fois. Je pense que ça m’a donné une sorte de syndrome de l’imposteur, j’avais l’impression d’être le fruit d’une escroquerie, de ne pas être assez intelligent, et que peut-être je devrais rentrer chez moi ou que je ne méritais pas la bourse que j’ai reçue. J’ai perdu confiance en moi. Dans ce genre de situation, j’essayais de ne pas penser au racisme car ça me déprimait. Je l’ai vécu lorsque je cherchais un conseiller et que l’un des professeurs m’a parlé comme si je n’avais aucun vrai diplôme. Plus tard, j’ai appris qu’il pensait que je m’étais inscrit à l’université juste pour avoir un visa et ensuite rester dans le pays. Heureusement, mes amis me soutenaient. La plupart étaient des étudiants internationaux qui faisaient face à des difficultés proches aux miennes, ce qui m’a aidé à dépasser tout ça. L’université avait aussi un programme accompagnant les élèves anxieux et stressés mais je ne l’ai jamais fait, et j’aurais probablement dû le faire.»

Yasmeen, 23 ans , koweïtienne
«En grandissant, j’ai passé tous mes étés à Los Angeles, je me suis donc dit que faire mes études là-bas serait une bonne idée. Mais ce n’était pas du tout à quoi je m’attendais. Ce n’était pas du racisme, mais plutôt de l’ignorance et un manque de connaissances. Je me sentais très seule. Mais cela m’a affecté plutôt en bien qu’en mal. C’était dur d’être seule, mais ça m’a permis de grandir, d’apprendre à me connaître, et de savoir ce que je veux et ce que j’aime dans la vie. J’ai grandi en ayant beaucoup d’amis, mais à LA c’était complètement différent. J’ai récemment déménagé à New York, et c’était exactement à quoi je m’attendais, voire même mieux. Ma vie à New York m’a permis d’être vraiment moi-même et de m’exprimer comme je n’ai jamais pu le faire quand j’étais à LA. Lorsqu’une ville fait ressortir l’enfant en moi, c’est là que je sais que je suis dans le bon état d’esprit et environnement. Ici, je vais dans des endroits qui m’aident à ne pas être confrontée au racisme. J’assiste à des événements avec un public assez divers. Je ne me sens pas seule, et je me sens plus apte à demander de l’aide si j’en ai besoin. Au final, je préfère mon mode de vie à l’étranger à celui que j’avais chez moi. J’apprécie quand les gens s’occupent de leurs propres affaires et au Moyen-Orient, les gens ont souvent du mal à faire ça.»

Balkis, 20 ans, tunisienne
«J’ai déménagé à Paris pour mes études. Mon premier semestre à Paris se résume à des sorties, mais j’ai quand même réussi le deuxième. Je me rappelle qu’une fois j’ai dit à un gars que j’étais tunisien et il a répondu : « Oh, donc tu es venu lâcher une bombe/faire une attaque terroriste », et j’ai répondu : « La seule bombe ici, c’est moi ». J’avais aussi ce groupe d’amis devant qui je devais toujours faire mes preuves, et leur montrer que je méritais de vivre ici (mon père a vécu 30 ans en France, c’est comme ça que je suis devenue français). J’ai eu quelques difficultés ici, comme par exemple, savoir qui je suis. Suis-je vraiment tunisien ? Suis-je français ? Suis-je à ma place ? Mais maintenant j’ai compris que je suis plus qu’un pays ou une nationalité. Etre en France m’a permis d’atteindre mon rêve de devenir journaliste, de faire des stages dans de superbes magazines et de voyager pour le travail. Je suis devenu encore plus ambitieux à Paris alors qu’en Tunisie j’avais peur, vu qu’il n’y avait pas autant d’opportunités.»

Lana, 22 ans, libanaise
«Je pense qu’on comprend vraiment ce que veut dire « se sentir différent » qu’une fois parti du Moyen-Orient, seul, pour faire ses études à l’étranger. Toute ma vie, j’ai vécu dans une bulle, où je me tournais uniquement vers ce qui me mettait en sécurité. Même si mes parents m’aident toujours financièrement, et que je ne suis jamais vraiment « isolée », ça fait bizarre d’entendre les gens constamment poser des questions sur mon identité, d’être vue comme l’« autre », et même des fois d’être négligée. Mais tout cela m’a aidé à mieux comprendre d’où je viens, d’accepter ma culture et mon histoire. La vie d’une jeune Arabe est encore méconnue, j’ai envie de changer ça et je suis très heureuse d’entamer la conversation.»

Samy, 24 ans, tunisien
«S’installer dans une ville européenne pour faire ses études est quelque chose de très commun chez les jeunes Arabes. On nous vend l’expérience, la liberté et la qualité de l’éducation, mais on nous parle jamais du côté sombre de cette expérience, de l’isolement, des difficultés de reconstruire sa vie et de la discrimination. Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai dû jeter à la poubelle tout ce que j’avais déjà construit et recommencer à nouveau (de nouveaux repères, nouveaux amis et surtout un nouveau point de vue sur les choses,  ce qui m’a vraiment frustré). Je me rappelle avoir versé une larme une fois en prenant le métro, il faisait froid, et je n’avais qu’une seule envie c’est de rentrer chez moi, qu’on m’ouvre la porte, qu’on me fasse un câlin, qu’on me donne une soupe chaude et qu’on me dise que tout va bien se passer. Je ne me suis jamais débarrassé de cette nostalgie. Mon âme est dans mon pays natal, mais mon corps est coincé ici temporairement. La France n’est pas non plus un des pays les plus sûrs pour les immigrés et les expatriés (arabes musulmans), ce qui rend les choses encore plus difficiles. Quand on a des amis blancs français et qu’on passe du temps avec eux, notre communauté nous reproche d’être sous leur influence, et lorsqu’on crée des liens forts avec les personnes de notre communauté, les autres nous trouvent trop communautaires. En plus de tout ça, on m’appelle souvent « blédard » (un terme péjoratif qui veut dire arabe non assimilé) au sein même de ma propre communauté.»

Partagez cet article