Les Arabes non-noirs ne devraient jamais utiliser le “N word”

Injustice Poétique…

byJesse Hudson

Est-ce qu’il vous arrive d’utiliser le mot “abid” ?

 

Plus précisément, avez-vous utilisé le mot “abid” pour désigner une ou des personne(s) de couleur plus foncée ? Et qu’en est-il de “zinji” ? Est-ce que ces mots s’en viennent vous couper la langue à la manière de couteaux, ou peuvent-ils sortir tout naturellement de n’importe quelle bouche ? Est-ce que cela vous semble être des descripteurs relativement pratiques et bénins pour parler de ceux d’entre nous qui véhiculent plus de mélanine à l’intérieur de leur peau ? Si oui, je vous recommande quand même de ne jamais prononcer le “ N word”.

 

Je sais, cela peut sembler déraisonnable. Surtout pour ceux qui n’hésitent pas à dire “Nous, on n’a rien à voir avec l’esclavage” ou encore, “Si les Noirs ne veulent pas que le mot soit utilisé, pourquoi rappeler qu’il existe ?” Peu importe en réalité, ce que moi je vous demande, c’est de mettre de côté, pendant un moment, vos positions plus ou moins teintées d’hypocrisie et de considérer que peut-être vous, oui, vous, vous pourriez être raciste.

 

Vous pouvez penser qu’il s’agit là d’une déclaration bien présomptueuse, mais que diriez-vous si je vous rappelais que les vestiges de la traite des esclaves telle que les Arabes l’avaient mise en place sont toujours bien vivants dans les pays qui en bénéficient encore ? Pendant que vous lisez ceci, les ventes aux enchères d’esclaves sont actives à travers la Libye ; les classes dominantes héritent toujours de cheptels humains en Mauritanie ; un autre responsable égyptien a qualifié les Africains subsahariens de “chiens et esclaves” lors d’une assemblée des Nations Unies ; et des mouvements, comme la campagne marocaine Mon nom n’est pas noir (ma smitish ‘azzi), fondent des coalitions pour lutter contre le courant “anti-black” persistant.

 

En outre, considérer que des millions de personnes marginalisées sont responsables en bloc des actions de quelques artistes, en soi, c’est bel et bien du racisme. Pourtant, bien que la musique noire ne représente pas l’intégralité de l’expérience noire, elle fournit une plate-forme où faire tourner des récits de noirs, variés et honnêtes. Cela, bien sûr, nécessite l’utilisation d’un langage qui puisse définir ces récits, et un tel langage inclut forcément le “N word”.

 

Le “N word” a été utilisé pour déshumaniser les Noirs américains bien avant la Guerre Civile. Il s’est également historiquement dévoué à désigner la ligne de démarcation des privilèges. Les utilisations contorsionnistes de ce mot par les Noirs américains, comme une sorte de réclamation et de refus de se soumettre à ces associations, font également partie de l’histoire. Ne pas en parler dans l’art noir serait un acte d’effacement.

 

Il est également important de noter que vous n’êtes pas absous du racisme simplement parce que vous avez un “ami noir”, ou une grand-tante noire née du hasard et dont personne ne parle.

 

Ces faits, peu impressionnants par eux-mêmes, ne vous lavent pas du racisme, car celui-ci repose littéralement dans le fait de dévaloriser l’humanité. S’il est vrai que manifester de la haine envers un groupe entier d’humains est une des manières de manifester des sentiments racistes, ce dernier, ou plus précisément le fait de croire à l’existence de hiérarchies raciales, se concrétise le plus souvent par l’empêchement de vivre sa vie comme un être nuancé et complexe.

 

Le racisme est généralement fondé sur la possession d’une qualité physique immuable. C’est cette qualité physique (la couleur de la peau) qui justifie le fait que l’on refuse l’entrée de personnes noires dans des familles blanches par le mariage, ou encore une promotion dans le management. Il fournit également des raisons pour lesquelles une personne peut sembler mieux adaptée aux emplois domestiques et subalternes. Les personnes de couleur vous semblent bonnes assez pour vous divertir par leur musique et leurs performances athlétiques, mais elles vous semblent incapables de tout effort intellectuel sérieux.

 

Ces croyances engendrent des actes plus menaçants pour le corps que les paroles haineuses de certains suprématistes. Pour les Noirs américains, ces actes se traduisent en établissement de “ligne rouges”, en prêts à des taux usuriers, en brutalités policières, en guerre contre la drogue, en incarcération de masse et donc en ségrégation de fait, en “chemin tout tracé de l’école à la prison” et en politiques de respectabilité. Pour les Américains noirs, ça sonne comme les mots “voyou”, “vaurien”. . . “nègre”. Si vous ne comprenez pas comment ces tropes sont liés à des années de servitude humaine, raison de plus de vous abstenir d’utiliser le “mot en N”.

 

“Nègre”, pour les Américains noirs, c’est ce que sont “zinji” et “abid” aux personnes à la peau sombre dans les pays arabophones. La seule différence, c’est qu’aucun pays dans le monde arabe n’a encore été témoin de l’émergence d’un mouvement des droits civiques, ou de réclamations au sujet de la beauté noire, de l’art noir, de l’intellelligence noire et de leurs contributions globales à leurs sociétés respectives.

 

La première fois que j’ai visité l’Egypte, on m’a expliqué la signification de “zinji”. A l’époque, combien de fois ne m’en a-t-on pas traité, à titre de traduction, délibérément ironique, du mot “nègre”. Après tout, ces deux mots sont synonymes.

 

Chaque personne qui utilise ces mots se remplit la bouche du sang des ancêtres noirs qui ont été torturés à cause de cela. Le monde arabophone n’a pas les mains propres. Les Noirs, arabes et non-arabes, ont été submergés par la haine véhiculée par ces mots, destinés à les verrouiller dans un statut inférieur.

 

Malgré les rappels fallacieux quant au fait que “le commerce arabo-esclavagiste ne s’est pas seulement nourri de la traite des Noirs”, l’institution, comme elle l’a toujours fait, préfère enterrer le sujet.

 

La vérité de ceci peut être vue dans les mots racistes du très célèbre et respecté universitaire tunisien Ibn Khaldun, qui a un jour proclamé que, “[les] seules gens qui acceptent l’esclavage sont les [Noirs], en raison de leur faible degré d’humanité et de leur proximité avec le règne animal. D’autres personnes, qui acceptent le statut d’esclave, le font comme un moyen d’atteindre un rang élevé, ou le pouvoir, ou la richesse.”

 

Il est ironique que, au lieu de lutter contre un sentiment “anti-noirceur” bien ancré, les jeunes Arabes se battent plutôt pour utiliser ouvertement un sous-produit de cette même “anti-noirceur”, tout aussi tenace, et sans aucun discernement

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