La marque palestinienne qui prône l’égalité

#NotYourHabibti

byAmina Kaabi

Alors que la plupart d’entre nous étions trop angoissés avant de recevoir nos diplômes universitaires pour prendre des décisions qui allaient engager notre avenir, Yasmeen Mjalli, elle, sous l’impulsion du moment, décida de laisser derrière elle sa vie en Caroline du Nord pour rentrer dans sa Palestine natale.

 

Même si elle n’en savait rien à l’époque, la diplomée d’histoire de l’art de 21 ans était sur le point de lancer un grand mouvement social dans sa ville natale de Ramallah, un mouvement déclenché par le harcèlement sexuel incessant qu’elle subissait dans les rues. “J’ai commencé à faire l’expérience de diverses injustices sociales au quotidien, a déclaré Yasmeen, j’aime la Palestine, mais il est indéniable que nous vivons au sein d’un réseau très complexe d’injustices socioculturelles et politiques, et cela commençait à vraiment me mettre hors de moi”.

 

De ses frustrations, elle a puisé la volonté de se lancer dans l’activisme : “Je voulais un système communautaire de soutien, alors j’en ai construit un”, nous a-t-elle dit. Avec son label, BabyFist Denim, Mjalli a créé des modèles ornés de slogans forts, le tout fabriqué localement, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, avec une partie des bénéfices qu’elle en tire reversée au profit de la Société Palestinienne des Femmes Actives pour le Développement.

 

Sa toute première pièce fut une veste en jean, avec l’inscription “Not Your Habibti” (que l’on pourrait traduire par “Je ne suis pas ta chérie”) brodée sur le dos, ce qui a rapidement suscité un mouvement à part entière, réclamant l’égalité des sexes en Palestine et dans le monde arabe.

 

Mjalli est maintenant plongée dans son dernier projet en date, The Typewriter Project, une plate-forme de dialogue recueillant des histoires de femmes dans le but de s’attaquer aux tabous dans les sociétés arabes.

Nous l’avons rencontrée pour parler de son retour en Palestine, de son activisme et de son projet Typewriter

 

 

Pourquoi êtes-vous rentrée à Ramallah après la Caroline du Nord ?

Je n’avais jamais pensé revenir en Palestine avant, à vrai dire. Vers la fin de mon parcours universitaire, je me suis de plus en plus intéressée à l’art contemporain, palestinien et arabe. C’était inspirant et interpellant pour moi de voir tant d’autres Arabes créer quelque chose de beau et essayer de comprendre leur place dans le monde.

 

J’avais détesté mon identité arabe pendant tant d’années… Mais voir des artistes créer un dialogue sur la beauté complexe de l’identité arabe et musulmane, fut comme un réveil. Cela m’a encouragée à voyager, pour analyser ma propre identité en tant qu’Arabe et-Américaine. Je voulais comprendre ce que cela signifiait, alors il m’a semblé que la meilleure façon pour moi de commencer ce voyage était de revenir en Palestine et d’y travailler.

 

 

Saviez-vous que vous finiriez par devenir une activiste ?

Oh non, je n’y pensais pas du tout, je ne me suis jamais sentie particulièrement concernée par la politique ou la justice sociale en grandissant. Je n’ai même jamais pensé à me réclamer du féminisme avant l’année dernière, non pas parce que je ne le voulais pas, mais je n’avais jamais été exposée à cela.

 

Ce n’est qu’une fois confrontée au monde extérieur, sans les soucis liés à l’université, que j’ai pu commencer à analyser les choses qui me tenaient à coeur et celles qui me mettaient mal à l’aise. Il s’est avéré que les problèmes liés au genre allaient m’affecter toute ma vie et ça, ça me mettait en colère.

 

 

Comment définissez-vous l’activisme ? Surtout aujourd’hui, quand il semble se manifester de tant de manières différentes…

De nos jours, il y a tellement de types d’activisme et de tactiques pour agir en tant que tel… Un activiste, c’est quelqu’un qui vise un changement positif à propos de ce qui lui semble être une injustice spécifique, en attirant l’attention sur lui, et en initiant (ou participant à) un dialogue à ce sujet.

 

 

Comment la mode et l’activisme peuvent-ils agir ensemble selon  vous ?

La mode est un outil vraiment puissant pour seconder l’activisme. C’est tellement symbolique de récupérer le corps féminin de cette façon-là. Quand elles n’en peuvent plus d’être harcelées de nombreuses femmes arrêtent de choisir leurs vêtements pour s’exprimer de manière personnelle et les utilisent plutôt comme un rempart pour minimiser l’attention qu’elles suscitent et le harcèlement qui en découle. Je voulais créer quelque chose qui permettrait de redonner à la mode ses capacités expressives et le sentiment de bien-être qu’elle installe entre le corps et le soi. Une veste, c’est quelque chose qui permet de faire une déclaration et qui commence une conversation. Elle relève d’une communauté qui croit en ce que vous croyez et se bat pour la même chose que vous.

 

 

Votre projet Typewriter aborde la question du harcèlement de rue en Palestine, et en tant que femme tunisienne, je peux témoigner que ce n’est pas évident ici aussi. Pensez-vous qu’il s’agit d’un problème qui sévit particulièrement dans le monde arabe ?

Non, je ne pense pas que ce soit quelque chose de particulièrement typique de notre région. Quand je parle aux femmes, elles me disent souvent que cela peut se produire aussi bien à New-York qu’à Berlin, par exemple.

 

Mais je pense que la structure sociétale du monde arabe est agencée de manière à le permettre et même à justifier le harcèlement et d’autres types de problèmes liés au genre. Au fil du temps, nous sommes devenus une société avec une dynamique de pouvoir très biaisée, et c’est effrayant. Je trouve un certain réconfort dans le fait de savoir que tout cela est dû à l’appétit envers le pouvoir (ce qui est universel) et à une mauvaise interprétation de la religion et de l’identité.

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce projet et pourquoi l’utilisation de machines à écrire ?

Je voulais lancer un dialogue public sur les choses qui affectaient les femmes de façon dangereusement silencieuse. Je me suis rendue compte que, plus j’en parlais autour de moi, et plus je découvrais que toutes l’expérimentaient aussi, et honnêtement, ça m’a fait un choc.

 

J’ai choisi une machine à écrire pour plusieurs raisons. Premièrement, c’est une chose très étrange à voir. Une machine à écrire est beaucoup plus intrigante qu’un notebook ou un ordinateur portable. Cela rend les gens curieux et plus disposés à s’arrêter pour en parler avec la personne qui s’en sert.

 

D’un autre côté, en Palestine, on utilise ces machines pour rédiger les permis de voyage, qui sont accordés par Israël et qui permettent aux Palestiniens de se déplacer librement à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine. C’est donc un outil qui permet aussi bien la liberté de mouvement que le contrôle de l’espace. En utilisant cette machine pour classer les histoires d’oppression et de discrimination basées sur le genre, je démontre publiquement qui contrôle l’espace dans les rues.

 

Mis à part le harcèlement de rue et l’égalité entre hommes et femmes, quels sont les autres problèmes selon vous tabous dans le monde arabe et que vous aimeriez aborder ?

J’aimerais attirer davantage l’attention sur des questions comme le mariage des enfants et les crimes d’honneur. Ce sont des sujets absolument tabous dont on ne parle pratiquement pas et que je trouve tragiques en soi.

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