Comment l’islamophobie affecte la vie de jeunes musulmans

Les effets toxiques du racisme

bySarah Ben Romdane

Le mois dernier, un Australien de 28 ans a publié un manifeste sur le suprémacisme blanc, il a ensuite tué 50 personnes, et en a blessé 50 autres dans une terrible attaque terroriste de deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Depuis ces horribles attaques, le nombre de crime de haine contre les musulmans est monté en flèche dans de nombreux pays occidentaux. Selon Tell Mama, un groupe de suivi indépendant, en Grande-Bretagne, le nombre de crime de haine antimusulmans a augmenté de 593% et a atteint son plus haut niveau depuis les premières conséquences du 11 septembre 2001.

Bien évidemment, cette hausse alarmante affecte de nombreux musulmans qui ont maintenant l’impression d’être une cible inévitable de harcèlement. Selon des études, les musulmans sont sévèrement impactés par cette discrimination, au plan physique et moral. Il a été démontré que l’islamophobie créée de l’anxiété, de la détresse psychologie, de la colère et de l’isolement parmi d’autres signes alarmants. Suite à cette vague d’abus islamophobes, nous avons discuté avec 5 jeunes musulmans pour comprendre comment ils ont été affectés par cette situation.

Sofiane, 28 ans, franco-yéménite
J’ai récemment été embauché par le service public en France. Parmi les formalités nécessaires et inhérentes à mon nouveau travail, j’ai dû faire une visite médicale avec un docteur accrédité par l’institution dans laquelle je travaille. Le docteur m’a demandé si je suis un fumeur et j’ai dit oui. Elle m’a aussi demandé si je fumais la chicha, et j’ai dit non, mais elle a quand même décidé de me faire la leçon sur les effets néfastes de la chicha. A un moment, elle a mentionné qu’elle revenait tout juste d’un voyage à Istanbul, et je lui ai donc demandé comment s’était passé son séjour.  Elle m’a répondu qu’elle a été gênée par les femmes voilées et par l’absurdité de l’appel à la prière à l’aube. « Ils peuvent prier, mais ils n’ont pas besoin d’interrompre notre sommeil » m’a-t-elle dit. Elle a ensuite vérifié ma pression sanguine, sans vraiment y faire attention, et elle a continué son discours, en m’expliquant comment c’était dur de consulter des patientes voilées. Je commençais à me sentir mal à l’aise, et à la fin de la consultation, elle m’a demandé : « Êtes-vous musulman ? ». Je me suis senti vraiment oppressé et je n’avais qu’une seule envie, c’était de sortir. L’entrée dans le secteur public devait être un moment très important pour moi, mais suite à cet entretien, je me suis juste senti très mal.

Ryme, 24 ans, marocaine
La raison pour laquelle l’islamophobie ne m’affecte pas aussi explicitement c’est que je suis perçue comme une musulmane « assimilée », ce qui à vrai dire, peut être pire. Ils me considèrent comme civilisée parce que je ressemble à la musulmane qu’ils aiment voir. Mes amis se permettent alors de dire des choses racistes devant moi, parce qu’ils ignorent que ces remarques peuvent m’affecter. Je laisse tomber, parce que je n’ai pas envie de passer pour la « victime ». Ils associent automatiquement l’Islam avec le terrorisme et ça me rend vraiment triste, j’ai l’impression de devoir toujours rappeler aux gens que ma religion est tolérante, c’est fatiguant et injuste ! Ce genre de commentaires s’est tellement généralisé que je me sens incomprise et seule. C’est comme si nous revivions l’époque précédant la seconde guerre mondiale. Je me sens tellement impuissante et découragée, j’ai l’impression que nous sommes condamnés à être étiquetés comme « l’autre » pour toujours.

Samy, 23, palestinien
Depuis les attentats du 11 septembre et en particulier ces derniers mois, j’ai été contrôlé par la sécurité d’innombrable fois, et pour aucune raison. Que ce soit dans des lieux publics ou à l’aéroport, j’ai toujours été illégitimement visé, je suppose que c’est parce que je ressemble à un certain « type » de personnes au profil suspect. Je ne peux même pas expliquer à quel point je me suis senti humilié. Ça me mettait en colère et ça me révoltait. Au bout d’un moment, je ne voulais même plus sortir et voir des gens. Je suis passé par des moments difficiles, et je me sentais tellement déshumanisé que j’en perdais le sommeil.

Amina, 20, algérienne et anglaise
J’ai grandi dans un quartier « blanc » en Angleterre, et j’étais la seule de mon école et de mon voisinage à porter un voile. Je me sentais en quelque sorte responsable de certaines choses, même si je n’ai jamais rien fait de mal à qui que ce soit. Grandir était vraiment une expérience aliénante. Un jour, je rentrais tranquillement de l’école à pied quand un groupe de garçons m’a attrapé le foulard, m’a poussé, m’a insulté, et est parti en rigolant. C’était vraiment un moment traumatisant. J’ai trop peur de marcher seule maintenant, et dès que quelqu’un marche près de moi, je panique et je deviens très anxieuse.

Mischa, 22 ans, franco-tunisienne
Je travaillais dans un restaurant parisien très prestigieux. Un jour, un homme est venu déposer son CV. Il portait un costume et était très formel. Il s’appelait Mehdi. Quand il est parti, le manager et le directeur ont regardé son expérience de travail. Il a travaillé dans des restaurants étoilés, ce qui les a surpris. « Oh, en fait il est doué » ont-ils dit. De mon côté, vu que je n’ai pas l’air Arabe ou musulmane, je n’ai jamais eu à justifier mon ethnicité, et mes patrons ne savaient même pas que j’étais musulmane. Ramadan n’étant pas loin, j’espérais avoir un collègue musulman avec qui je pourrais le partager. Mais ensuite le directeur a dit : « Encore un autre Arabe ! », et le manager répond « Ils sont partout, non ? » en déchirant le CV. Ils m’ont regardé et m’ont dit : « Allez ! Au boulot ! ». J’ai été choquée par leur réaction, je ne m’attendais pas à ça. J’étais tellement déçue…. J’avais peur, un jour peut-être que je serai une cible aussi. Je commençais à ne plus faire confiance aux autres, et à ressentir de la haine.

Illustration de Roshbena

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