Le label de musique qui déniche les vinyles les plus rares du monde arabe

Habibi Funk parle appréciation et appropriation culturelle

byAmina Kaabi

J’ai entendu parler de Habibi Funk pour la première fois au début de l’année dernière mais je n’avais jamais vraiment creusé le sujet. Je n’avais même pas vraiment réalisé que c’était un label à part entière. De ce que j’avais compris, c’était juste un mec sur Youtube qui faisait le taff de Dieu : trouver des perles rares de la musique arabe des années 60-80’s et en faire des mix.

 

Mais parmi ma liste de supposition, une était plus cruciale que les autres : je pensais qu’il était Arabe. Mais en fait, Jannis Strütz (l’homme derrière Habibi Funk) est Allemand. Quand j’ai réalisé sa non-Arabité, ma perception a changé et soudainement, ma curiosité s’est entremêlée à de la confusion.

 

Strütz a lancé Habibi Funk en 2012 après un voyage au Maroc, où il est tombé sur une reprise arabe de ‘Papa’s Got a Brand-New Bag’ de James Brown. Depuis, il est devenu un genre d’archéologue, qui dig des vinyles dans d’obscures magasins dans toute la région, du Moyen-Orient jusqu’en Afrique du Nord. Il a commencé par créer des mix et puis plus tard, il a decidé de co-fonder un label, en redistribuant les sons qu’ils apprécient.

 

Habibi Funk a sorti sept albums jusque là, et au fur et à mesure, le label est devenu culte, réunissant des fans de partout.

 

Mais je ne cessais de me demander, probablement comme beaucoup d’autres Arabes, comment Strütz est tombé tant amoureux de la musique arabe.

 

Alors quand Strütz est récemment venu jouer à Tunis, MILLE est allé le rencontrer afin d’en savoir plus sur les débuts, l’appropriation culturelle et si il pense devoir une certaine responsabilité envers la région.

 

 

Qu’est ce qui a déclenché le lancement de votre label ? Et pourquoi la musique arabe ?

Il y’a quelques années je suis allé au Maroc, et quand je voyage j’essaye toujours de trouver des vinyles que j’aime. J’étais à Casablanca dans un magasin entrain de faire mes recherches. J’ai trouvé des trucs cools et après j’ai réalisé que pas mal de gens appréciaient cette musique aussi. Mais y’a une énorme disparité entre la disponibilité de la musique d’une part, et l’intérêt que les gens portent pour la musique. On a voulu combler ce vide et s’assurer que la musique soit accessible.

 

 

Ça se passait comment au début ?

La première sortie date d’il y’a deux ans et demi. Ça nous a pris du temps. Le premier album qu’on a sorti est celui de Fadoul ; ça nous a pris un an pour trouver sa famille. Au début on pensait même qu’il était vivant, alors qu’il était décédé. On a fini par retrouver sa famille.

 

Est ce qu’il y’a des différences dans la façon dont les gens répondent à la musique au Maroc en comparaison à l’Allemagne, par exemple ?

Je ne suis pas sur de vraiment remarquer des différences. En général, on a le privilège d’avoir des bons retours et une bonne reconnaissance. Je pense qu’il y’a beaucoup de labels qui sortent de la musique pour une audience occidentales, et je ne suis pas sur de savoir comment on a été différent.

 

Je sais pas si je peux trouver des différences vis à vis des titres aussi. Par exemple, Fadoul est plus connu au Maroc maintenant que pendant qu’il était vivant. Les jeunes ont appris à le connaître. Il chantait sur la drogue, la dépression, tous ces thèmes typiques des années 1970’s. En fait, ironiquement, la réaction qu’on reçoit avec ses sorties un peu obscures est assez similaire que ce soit à Berlin qu’à Casablanca.

 

 

Vous êtes un peu devenu une sorte d’archéologue, mais considérant que vous êtes Européen, comment vous vous placez entre votre label et les débats sur l’appropriation culturelle ?

Si tu diriges un label qui redistribue de la musique qui provient d’en dehors de l’Europe, automatiquement, tu es mis dans une position où tu te dois d’être responsable de ne pas répeter les mêmes schémas historiques d’échanges économiques, de communication et de culture ; et tout ça commencer avec des choses triviales. On partage les profits avec les artistes à 50/50. On n’est pas propriétaire des copyrights. On n’a pas besoin de licence pour un certain nombre d’années.

 

Mais tout ça inclut aussi la façon dont on parle, la façon dont on trouve une représentation visuelle. On ne va pas mettre des chameaux sur nos couvertures par exemple. Et je sais que ces couvertures existent la région, mais si c’est moi qui le fait, c’est pas pareil.

 

Et aussi, nos couvertures sont faites en arabe. On essaye d’utiliser l’arabe sur nos réseaux sociaux, au moins pour les informations importantes. Et je sais que les gens parlent anglais, mais je fais ça symboliquement.

Vous êtes également assez impliqué dans la culture, au delà de la musique n’est ce pas ?

Je pense qu’il faut tout contextualiser. Nos livrets sont plutôt extensifs, on interview les artistes, on publie des photos. Dès le début, on a réfléchi à comment contextualiser notre travail. On vient de présenter une exposition à Dubaï et on en a prévu une autre en Algérie pour le début de l’année prochaine. En août, je vais aller au Soudan pour travailler sur un documentaire sur la scène jazz. Y’a plein de projets en vue.

 

 

Est ce que c’est difficile de trouver de la musique dans la région ?

Quand j’ai commencé mes mix, avant le label, je pensais ça, mais en fait on trouve toujours des trucs. J’ai tendance à penser que ce que je trouve est niche et puis je réalise que y’a plein d’autres artistes du même mouvement. À partir du moment où il y’a suffisamment de personnes intéressés, j’aurai accès à du contenu.

 

 

Quels sont vos plans pour le futur ?

Pour l’instant, je me concentre sur le documentaire soudanais. Ils appellent ça du jazz mais ce n’est pas exactement du jazz comme on l’entend en Occident. L’idée est d’aller à la rencontre de ces artistes des années 1970’s et de les ramener aux endroits qui ont marqué leur époque, et qu’ils partagent leurs histoires.

 

 

Photo courtesy of @habibifunk

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