Arrêtez d’utiliser les gens comme des accessoires

Un petit rappel bien poli…

byAmina Kaabi

Le débat sur l’appropriation culturelle semble tourner en rond. Chaque jour voit surgir son nouveau coupable, qui suscite une meute de commentaires prétendant expliquer exactement en quoi il a fauté. On dirait qu’il est moins important de savoir pourquoi l’appropriation culturelle pose un grave problème que de savoir pourquoi, tout le monde dès lors s’empressant de prendre parti et de mener des attaques personnelles très virulentes – et à l’heure des médias sociaux, le contrecoup que doivent encaisser les appropriateurs culturels est rapide, extrêmement public et plutôt embarrassant.

 

Et quand bien même tout cela est mérité, nous en sommes à un point où il faut davantage creuser la question : il est grand temps en effet d’analyser plus sérieusement le phénomène, et d’identifier ce qui blesse réellement dans les méthodes des ‘vautours culturels’.

 

Pour dire les choses simplement, on parle d’appropriation culturelle quand une partie détourne un élément culturel appartenant à une autre (élément dont elle ignore royalement le but ou la signification profonde dans sa communauté d’origine), le commercialise comme étant le sien, et en profite (sur le plan financier ou autrement), tout cela pour paraître unique et ‘tendance’.

 

De fait, pour comprendre comment ça marche, il nous faut en passer par la dynamique du pouvoir, et plus précisément par sa structure et la manière dont ledit pouvoir se répartit dans un milieu social. La race, le genre, et l’orientation sexuelle sont les variables à travers lesquelles pouvoir et privilèges sont attribués – aussi bien que les raisons pour lesquelles certaines personnes sont marginalisées.

 

Et quand il s’agit d’appropriation culturelle, la race est ce qui donne le ton, principalement en raison de l’histoire mondiale dominante, violente à l’encontre des gens de couleur.

 

Ainsi, quand une partie appartenant à la race blanche – dont la culture est étroitement liée au colonialisme et qui donc, de ce fait, détient actuellement plus de “pouvoir” selon la logique structurelle globale qui l’anime – utilise ou adopte un élément culturel, par exemple chez un Africain précédemment colonisé, cela doit être considéré comme de l’appropriation culturelle, mais seulement si la partie blanche ne crédite pas l’Africain pour cet emprunt : lorsque la partie la plus privilégiée n’admet pas qu’il s’agit effectivement d’un emprunt, elle ne fait que profiter de la culture de la partie marginalisée, et cela d’une manière à laquelle la communauté d’origine ne pourra jamais se résoudre, l’élément détourné étant pour elle une partie d’un système immuable, dont l’autre, le fautif, ignore tout.

 

Par contre, si la culture marginalisée est reconnue et soutenue à travers cet emprunt, la chose devrait alors être considérée comme une appréciation culturelle. Et si les deux parties sont sur un pied d’égalité en termes de pouvoir, il s’agira d’un simple échange culturel.

 

Vous voulez un exemple parlant d’appropriation ? Voyez donc le cas de ces artistes afro-américains, qui ont toujours été les vrais créateurs de tendance dans la culture américaine. Pourtant, les maisons de disques ont quasiment toujours refusé de leur reconnaître la propriété culturelle de leur propre musique, parce qu’ils craignaient que les femmes blanches l’apprécient au point d’en devenir fans, et ce n’était pas correct parce que le racisme, l’apartheid et tout ça… Voilà pourquoi la plupart d’entre nous savent qui est Elvis, et n’ont jamais entendu parler de Big Mama Thornton.

 

Big Mama Thornton circa 1950, Courtesy of PhotoFest

 

Un autre exemple ? L’utilisation de turbans dans le milieu de la mode. Marc Jacobs en a coiffé ses modèles, et au lieu d’attribuer son “inspiration” aux musulmans ou aux sikhs, ce qui aurait permis d’attirer l’attention sur leurs luttes au niveau mondial, il l’a attribuée à Kate Moss et au turban qu’elle portait lors d’un gala du Met !

 

Mais il y a sans doute pire que de détourner de la musique ou un vêtement quelconque. Que dire en effet quand les marginalisés sont eux-mêmes considérés comme des objets, et utilisés comme accessoires par les privilégiés, comme dans la dernière campagne de Dolce et Gabbana, prise à Deira, avec des migrants sud-asiatiques en décors de fond ?

 

Le rôle de ces derniers dans le shooting, c’était de servir de contrepoint au luxe que l’on déballait devant les caméras. Pendant ce temps, les influenceurs posaient dans des vêtements haut-de-gamme, ce dont eux-mêmes tout autant que Dolce et Gabbana vont hautement bénéficier, alors que les membres de la minorité utilisés dans la campagne, eux, n’en tire aucun bénéfice. En effet, même si les hommes en arrière-plan ont été payés pour rester là, le shooting en question ne réduira en rien le racisme auquel ils sont confrontés au quotidien, au contraire, il ne fait que mettre en évidence leur statut social inférieur.

 

 

Personnellement, je ne peux trouver aucun argument qui pourrait prétendre qu’utiliser des personnes comme Dolce et Gabbana l’ont fait n’avait rien à voir avec du racisme pur et simple. Mais pour en revenir à l’appropriation d’autres éléments culturels – objets, nourriture, art, symboles ou pratiques culturelles – un principe lié au concept de la propriété s’impose comme point de départ : qu’estce qu’une culture peut revendiquer comme sien, et qui détient l’autorité pour établir un ensemble de règles dictant comment et par qui un élément culturel peut être utilisé ?

 

C’est là où ça devient très compliqué, parce qu’il n’y a pas une seule réponse à ces questions : les communautés se sont toujours entremêlées, et beaucoup de nos cultures modernes ne sont en fait que des amalgames obtenus par la fusion de centaines d’autres.

 

Et puis, sans prétendre ignorer ni célébrer l’histoire du colonialisme et de l’esclavage dans le monde, c’est à travers le partage des cultures que nous avons produit des civilisations entières. Les échanges culturels sont donc réellement nécessaires au développement, et à moins que la migration ou Internet ne disparaissent, ça ne va pas s’arrêter.

 

Le monde est de plus en plus globalisé, et donc si nous atteignons le point où les lignes de démarcation entre cultures finiraient par se confondre tout à fait, définir la propriété de la culture n’en serait que plus ardu. La question ne peut donc porter sur les éléments culturels qui seraient à écarter de toute ingérence, ou sur qui pourrait contrôler la culture des gens. En réalité, mettre l’accent sur la propriété ne sert que très modérément le débat et détourne l’attention de ce qui est au coeur du problème, à savoir le racisme, et nous éloigne de tout ce qui pourrait y remédier.

 

Je dirais que la question de la propriété n’est sur la table que parce que l’appropriation est mal comprise et est considérée comme une attaque contre le partage culturel, alors qu’il s’agit avant tout de s’en prendre au racisme. Ceux qui critiquent l’appropriation culturelle ne s’opposent pas au partage entre cultures, quand les échanges et l’appréciation sont et encouragés, comme cela devrait toujours être le cas.

 

Ce à quoi l’on s’oppose, c’est le fait de tirer profit des marginalisés sans leur en reconnaître le crédit et sans les rétribuer pour cela. Parce que ne pas reconnaître l’autre quand il est moins privilégié, que ce soit délibérément ou par ignorance, voilà qui est fondalement raciste : en vous appropriant leur culture, vous ne faites que leur dire qu’ils ne sont pas suffisamment importants pour être reconnus, même à travers leurs propres éléments culturels.

 

Pour le dire simplement, celui qui s’approprie la culture de l’autre ignore la dynamique du pouvoir, prétend ignorer qu’il fait partie des privilégiés et de ce fait, dévalue encore davantage les marginalisés.

 

Ce n’est pourtant pas difficile de contourner le problème. Nous ne jouons pas tous sur le même terrain, et nous devons donc agir en conséquence. 

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