Où en est le féminisme arabe?

(In)formons nous

byNour Hassan

Certains mouvements internationaux comme #MeToo et une conscience sociale plus attentive aux problèmes de notre époque, ont permis au féminisme de devenir un sujet d’actualité. Mais longtemps avant d’être considéré comme tel, dans le monde arabe, le féminisme n’a été qu’un exutoire à l’oppression ressentie par les femmes et un sujet particulièrement délicat à débattre.

 

En dépit de tout ce qu’ont réalisé les créatrices arabes dans le domaine des arts, de la littérature et des industries cinématographiques pour évoquer les inégalités entre les genres, personne n’a encore pu définir de critères qui caractériseraient le féminisme de la femme arabe en général.

 

Et ce n’est certainement pas parce que nous n’en avons pas besoin, ou parce que nous ne sommes pas conscients des implications que l’absence d’idéaux féministes auraient dans nos sociétés… Pour le dire franchement, le féminisme en soi nous pose toute une série de problèmes, pour plusieurs raisons. Et puis, en tant que concept apparu en Occident, le féminisme tel que nous le percevons à travers les médias, est peut-être adapté aux besoins de femmes ailleurs dans le monde, mais pas aux nôtres.

 

Nous ne pouvons pas comprendre les arguments, les campagnes, voire les mèmes qui circulent le sujet en ce moment de la même manière que les femmes occidentales. Nous devons parvenir à définir correctement le concept pour qu’il nous corresponde, mais nous avons d’abord quelques obstacles à surmonter.

 

L’inébranlable identité arabe

 

Les femmes arabes sont souvent trop conscientes des implications culturelles stéréotypées liées au fait d’être une femme dans une société ouvertement et résolument patriarcale. Nous sommes examinées à la loupe sur ce que nous portons, sur les personnes que nous fréquentons, sur nos trajectoires de carrière et sur à peu près tout ce qui nous concerne. L’identité arabe est difficile à éviter, et beaucoup auraient tendance à soutenir que le féminisme et l’archétype féminin arabe sont mutuellement incompatibles. Le problème, pour la femme arabe, c’est qu’elle est, par son éducation et sa culture, prédisposée à rejeter le féminisme sous toutes ses formes. Nos sociétés sont généralement organisées autour de l’homme arabe et jouent en sa faveur 9 fois sur 10. Il reste vraiment peu de place à notre féministe intérieure pour se manifester.

 

Les hommes arabes évitent le féminisme

 

Et c’est valable en théorie comme en pratique. L’homme arabe sait que, dans nos sociétés, il est toujours plus facile de suivre la voie sexiste que d’argumenter ou d’encourager les idéaux féministes. De plus, pour eux, cela reviendrait en quelque sorte à scier la branche sur laquelle ils sont assis. C’est désormais toute une génération de femmes du Moyen-Orient qui a grandi avec davantage d’ouvertures, de libertés et de réformes culturelles que l’on n’en avait jamais vu. Du coup, l’homme arabe nage dans la confusion. La majorité d’entre eux n’ont pas pris position quant au fait de soutenir ou pas un mouvement féministe, mais puisque nous, les femmes arabes, n’avons pas encore établi de lignes directrices ou d’orientations à un féminisme qui serait spécifique à la région, la plupart des hommes se contentent du statu quo. C’est-à-dire qu’ils privilégient ces attitudes misogynes que l’on attend d’eux.

 

Nous avons besoin de plus d’informations

 

L’un des plus grands obstacles au développement du féminisme dans la région arabe est le manque d’informations. La littérature feministe arabe n’a pas encore trouvé de resonance au sein du grand public. Il y a biensur de grandes feministes arabes, la Marocaine Fatema Mernissi, l’Algérienne Assia Djebar, la Tunisienne Khadija Cherif et la Saoudienne Wajeha Al Huwaider par example, des combattantes partout dans la région, mais leurs messages sont peu repris dans la societé civile et souvent clairsemés. Des artistes arabes telles que Saffaa, pionnière du mouvement “Je suis mon propre gardien” en Arabie Saoudite, des cinéastes comme la réalisatrice libanaise Nadine Labaki (Caramel) et des auteurs comme Rajaa Alsanea (Girls of Riyahdh) ont bien toutes créé des œuvres qui prouvent que le féminisme prend lentement forme au sein du public arabe. En réalité un film comme Caramel a beau aborder des thèmes et des problématiques en concordance avec des idées féministes, il pourrait à vrai dire tout aussi bien être classé comme un drame romantique ou un court-métrage indépendant.

 

Le féminisme est controversé, oui même en 2018

 

Qui n’apprécie pas une belle petite controverse ? Les sociétés arabes! Le féminisme est un sujet qui rend perplexe les générations plus âgées, et en particulier dans le monde arabe. Comment ? Des femmes totalement indépendantes, soucieuses avant tout de leur carrière professionnelle, aux idées bien arrêtées et hautement diplômées ? C’est fou ça ! Et pire encore, nous nous opposons ouvertement aux opinions des hommes dans la société et nous argumentons mieux et de manière plus soutenue que jamais auparavant. Ce sont toutes des idées fort effrayantes, alors que les cultures mettent du temps à s’adapter à des concepts perçus comme étrangers ou bizarres à des périodes antérieures. Pour moi et pour la plupart de mes amies arabes, c’est amusant de regarder la société s’habituer à une génération de femmes clairement conscientes du fait qu’elles ont le droit de faire ce qu’elles veulent. Tout simplement parce que nous apprenons à faire entendre nos voix, parce que les temps changent et parce que nous le pouvons.

 

Il y a de plus gros problèmes auxquels s’attaquer

 

Le féminisme est, au bout du compte, un moyen de parvenir à une fin. C’est un mouvement qui agit comme catalyseur de changement, et un état d’esprit qui donne du pouvoir aux femmes partout dans le monde. Cependant, dans une société où l’égalité est encore un objectif plutôt futuriste, certains se croient autorisés à affirmer que les femmes arabes ont des problèmes plus importants. Elles n’ont pas le temps, voire le luxe de prêcher en faveur du féminisme, que d’autres réformes plus ‘importantes’ sont nécessaires. Et de fait, nous avons besoin de réformes en matière d’autorisation de voyage, de meilleurs droits juridiques et d’une voix plus forte que celle qui est aujourd’hui prise au sérieux dans la société. Mais le risque, quand un sujet devient tendance, c’est qu’il perde une partie de sa puissance, et pour la femme arabe, le besoin d’égalité n’est pas une tendance, ni une citation affichée sur un t-shirt graphique. Ce n’est même pas une mode ou une tête d’affiche, c’est un besoin tout ce qu’il y a de plus réel, une vraie attente pour un changement de vie. Songez un peu : en 2017, les femmes d’Arabie Saoudite sont enfin autorisées à conduire… Voilà le type de  réformes qui montrent que le féminisme se développe et peut avoir un impact réel dans notre région. Mais il y reste un million de choses plus ou moins anecdotiques à régler, comme ces hommes qui insistent toujours pour payer à notre place, ou la croyance toujours répandue que, dans le monde arabe, les femmes n’ont pas besoin de travailler ou de mener une carrière, ou encore l’idée que moi, je ne peux pas, le soir venu, rentrer à la maison plus tard que mon frère parce que “ça fait mauvais genre”… Il nous reste beaucoup de travail à accomplir avant de pouvoir enfin nous asseoir, nous détendre et peut-être commencer à définir ce que le féminisme signifie vraiment pour la femme arabe.

 

Illustrations par Anna Benarrosh @roshbena

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