Comment Saif Mahdhi est devenu le super-agent de la mode

« Je ne suis pas un agent arabe, mais un agent qui est arabe »

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Le succès n’est pas toujours absolu. Mais lorsqu’on est arabe, dans une industrie à prédominance blanche, construire une carrière dans la mode est un succès intrinsèquement absolu, qui fait de Saif Mahdhi un révolutionnaire. 

Mahdhi est aussi bien plus que ça.

 « Je ne suis pas un agent arabe, mais un agent qui est arabe, » m’a dit le vétéran des agents de talents, lors d’un petit-déjeuner à la Villa Bleu de Sidi Bou Saïd, un de ses coins préférés de Tunis.

En regardant l’eau azur de la Méditerranée qui entoure le petit balcon de l’hôtel, j’ai très vite compris pourquoi il aime tellement cet endroit. Sans oublier la confiture tunisienne de grenadine qu’on a tous les deux engloutie.

Avec une mère femme de ménage, et un père éboueur, Mahdhi est issu d’un milieu humble. Aujourd’hui, il est l’un des plus grands agents de talents au monde.

En juin dernier, il a quitté sa position confortable au sein d’une grande agence de talent, et a fondé sa propre entreprise SAFE Management avec son partenaire Joseh Belingrad. Dans sa liste de talents, on retrouve des noms comme Caroline De Maigret, Isabella Rossellini, Anja Rubik, Shalom Harlow et Rilès, qui ne sont pas que des clients à ses yeux, mais presque des membres de sa famille. Il est le profil type du modèle minoritaire, mais nous savons tous à quel point ce récit peut porter préjudice.

Tout en continuant d’être un champion de la représentation, Mahdhi refuse de succomber aux ultimatum d’identité souvent imposés aux enfants d’immigrés comme lui. Mais au-delà de tout ça, Mahdhi est un champion du travail acharné.

Pendant qu’on mangeait nos croissants au beurre, son arrivée à ce point de sa vie prenait tout son sens. 

Sa carrière repose sur son talent inégalé, mais surtout, sur la confiance nécessaire qu’il a pour évoluer et faire avancer les choses.

Commençons par le passé, comment avez-vous fait vos débuts dans le monde de la mode ?
J’avais un entretien dans une agence publicitaire pour vendre de l’espace publicitaire, mais par erreur, j’ai passé l’entretien dans une agence de mannequinat. J’ai commencé comme assistant. Quelques semaines plus tard, un des agents est tombé malade, et j’ai dû le remplacer. J’ai commencé à travailler avec les plus grandes maisons de mode comme Saint Laurent et Chanel.

Vu votre arrivée accidentelle dans ce milieu, avez-vous pris au sérieux votre travail dès le début ?
D’une certaine façon, c’était une question de survie. J’avais besoin de travailler, donc je prenais mon travail très au sérieux. C’était une industrie que je ne connaissais pas du tout. Je n’avais jamais ouvert un magazine de mode, je ne savais pas ce qu’était un casting, ni une option, et je ne m’y connaissais pas du tout en photographes. C’était un tout autre univers.

A quel moment avez-vous arrêté de voir votre travail sous l’angle de « survie » ?
J’ai commencé à vraiment m’intéresser à la mode et à la créativité. J’ai compris que mon travail représentait plus que juste des réservations des personnes. Je devais rencontrer le mannequin, comprendre pour qui elle pourrait être une inspiration, quel photographe, quel créateur. A l’époque, Hubert de Givenchy était chez Givenchy, Gianfranco Ferre chez Dior, puis une nouvelle génération est arrivée. John Galliano, Helmut Lang, et il y a eu un grand moment fashion. J’ai compris que j’avais un talent et que mon talent, c’était de reconnaître celui des autres.

Après avoir passé plusieurs années chez NEXT, vous avez créé votre propre agence, SAFE Management. Quelle est votre vision ?
J’ai toujours adoré les relations à long terme, et représenter quelqu’un est une relation très intime. Il faut les connaître, et ça ne se fait pas en une seconde. Je représente de grands mannequins, mais SAFE n’est pas une agence de mannequinat. J’aime travailler avec des artistes pour gérer leur image pendant qu’ils travaillent sur leur métier. C’est très intéressant de naviguer entre différents univers avec les chanteurs et les acteurs.  

A quoi ressemble le futur de SAFE Management ?
Je sais faire du business, mais je ne suis pas un businessman. C’est très instinctif. Je dis souvent à mes amis que je ne veux pas une entreprise de plus de huit personnes, et que je ne veux pas représenter plus de quarante personnes ou avoir plus de trois agents. Je ne veux pas que ça devienne une usine. Je veux utiliser ma plateforme pour mettre en avant de jeunes talents.

Ce n’est un secret pour personne, la mode et le divertissement ont tous deux un passé assez raciste, allez-vous faire les choses différemment maintenant que vous vous êtes aventurés sur le terrain ?
Je pense qu’aujourd’hui nous sommes toujours en transition. Au début de ma carrière, les gens disaient que c’était compliqué d’avoir des filles arabes comme mannequins parce qu’elles étaient musulmanes, et que c’était culturel. C’était juste une excuse. Même aujourd’hui, ce n’est pas comme si on avait beaucoup de diversité. Mais c’est différent maintenant, beaucoup de figures dans cette industrie se sont battues pour ça, comme par exemple Edward Enninful et Naomi.

Quels sont vos visages arabes préférés ?
Il y avait des personnes comme Hanaa Ben Abdesslem, et maintenant je travaille avec Azza Slimene, qui n’est pas un mannequin « arabe », mais juste un mannequin. Avant, à chaque fois que je publiais une photo d’Azza sur Instagram, je mettais des drapeaux tunisiens pour rappeler à tout le monde qu’elle est tunisienne. Mais un jour, Caroline De Maigret me l’a reproché, et elle a raison, je ne mets jamais de drapeau polonais sur les photos d’Anja Rubik. Je le faisais pour montrer qu’il existe de jolies filles arabes, mais c’est une épée à double tranchant. J’ai la possibilité de partager mon opinion, et je veux l’utiliser pour avoir un impact positif. Je suis aussi dans une position qui me permet de mettre en place des règles et d’imposer une vision sur qui l’ont choisi et comment on les représente. 

Photo de Nico Bustos

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