Un Déjeuner chez Alaïa

Si les murs pouvaient parler...

bySofia Guellaty 

Préface :

L’éditorialiste Jean Daniel dit de lui dans sa lettre d’adieu qu’il rendait “la vie plus désirable”. Rares sont ceux qui aimaient et célébraient la vie autant que Azzedine Alaïa. Et rares sont ceux qui ont navigué entre grandeur et discrétion comme lui.

Il aimait les animaux et les femmes, il trouvait de la grâce aux premiers et de la force aux deuxièmes. À moins que ce soit le contraire. Son travail sur la maille et le cuir enveloppait les femmes dans des uniformes félins de celles à qui on ne la fait pas.

Il était anti-tendance, travaillait comme le meilleur des artisans, c’est à dire avec dévotion et monomanie. Dans un monde de la mode où les directeurs artistiques ne sont que des spécialistes de l’image accompagnés par des hordes d’assistants et de chefs d’ateliers, Alaïa faisait de chaque robe son projet personnel jusqu’à son dernier fil.

Avec la mort inattendue d’Alaïa, fauché par une crise cardiaque, c’est une certaine idée de la mode qui part avec lui.

Azzedine Alaïa

Alaïa dans son atelier, credit The New York Times

Aujourd’hui l’enterrement est passé. Les jeunes designers tunisiens se sont tous retrouvés autour de lui pour sa dernière heure, les amis de longue date étaient là, les connus et les moins connus, le président et les ministres tunisiens, ainsi que les ambassadeurs européens.

Pour la cérémonie du 40ème jour, deux avions entiers remplis de sa famille de cœur ont été affrétés. Du cuisinier aux rédacteurs de mode, ils sont venus se recueillir sur sa tombe pour un dernier au revoir. Mais Alaïa n’aimait pas être au centre de l’attention. Au 40ème jour, cérémonie traditionnelle de mémoire,  ils ont préféré en faire l’ouverture de l’Association Azzedine Alaïa, logée dans sa maison de Sidi Bou Saïd à flanc de colline.

La première exposition y est consacrée aux peintures de Christoph Van Weyhe, son compagnon de vie de plus de 50 ans.

Aujourd’hui assise sur une Terrasse de Sidi Bou Saïd, la ville qu’il aimait tant et dans laquelle il repose pour toujours, je ne peux m’empêcher de repenser à Azzedine, l’homme, celui qui construisait des familles, qui chantait, qui dansait… Mais aussi ce couturier qui ne se fiait pas au big business de la mode.

Je regarde la même mer qu’il chérissait et craignait en même temps (après un incident à Dar Eyquem où il s’est retrouvé dans un puit pendant des heures à cause d’un chien hargneux, il a préféré détester l’eau plutôt que les chiens) et je me demande si après son départ on retrouvera un couturier aussi généreux, aussi dévoue à la tâche, et, surtout, aussi libre.

Azzedine Alaïa

Vue de l’Association Azzedine Alaïa à Sidi Bou Said

Le texte qui suit a été validé par lui. Il avait été écrit et destiné à l’inauguration de MILLE.

Depuis toute petite j’écoutais les légendes, je collectionnais les anecdotes. Chaque tunisien autour de moi, avait eu son quart d’heure avec Alaïa.

L’un se souvenait de l’Alaïa de l’enfance, dans la médina de Tunis, celui qui assistait madame Pinot la sage-femme, celle qui lui offrit ses premiers livres sur l’art et la mode; l’autre évoquait le Alaïa des premières années à Paris avec sa compagne de toujours Leïla Menchari — Ils avaient quitté la Tunisie ensemble, pour Paris, sans l’assentiment de leurs famille respectives — Puis les rencontres avec Louise de Vilmorin, Greta Garbo, ou Simone Zehrfuss ; les derniers racontaient le Alaïa de la consécration avec Naomi Campbell, Tina Turner, Carla Sozzani et Stéphanie Seymour. Les points de vente autour du monde, et les rétrospectives dans les musées…

Moi, je regardais de loin, on dit qu’il ne faut pas trop s’approcher de ses idoles.

Si c’est grâce à sa formation en tant que sculpteur à l’école des Beaux-Arts de Tunis qu’il invente sa silhouette signature, c’est grâce à son sens de l’humour et son sens de la famille qu’il restera dans la légende comme le couturier à porter, mais aussi celui à fréquenter. Sa grand-mère lui a appris l’art de dresser des tables gigantesques avec toujours quelques couverts en plus pour les amis de passage.

La table de Alaïa, au sein d’une cuisine digne d’un restaurant 3 Étoiles, est devenue aussi légendaire que ses collections. Il aimait cuisiner le poulet au citron confit et recevoir aussi bien ses chefs d’atelier que des stars internationales ou des intellectuels de renom.

Une invitation chez lui rue de Moussy est une promesse de vivre un moment unique au sein de la high-society parisienne. Sans chichis. Un exploit en soit. Ce récit est celui d’un déjeuner parmi tant d’autres.

Azzedine Alaïa

Azzedine Alaïa et Rihanna

En arrivant dans cet ancien entrepôt Parisien au coin de la rue de la Verrerie et la rue de Moussy qui sert au couturier aussi bien de maison, de galerie d’art, d’atelier et de boutique, je suis reçue par Montassar, le cousin germain d’Azzedine Alaïa.

Ils se sont rencontrés il y a 17 ans a Siliana lors d’une visite de Azzedine reçu alors avec plus d’honneurs que si le Président en personne y avait fait une apparition.

Montassar commence par lui raconter les histoires d’une famille qu’Azzedine avait quittée il y a bien longtemps.
Azzedine est surpris par l’énergie solaire, et la bonhomie de son cousin qu’il trouvait au départ trop envahissant.

Il ne se doutait pas alors qu’il allait devenir un de ses compagnons les plus fidèles. Montassar est un acteur de talent, mais aussi la mémoire et le cœur de Azzedine. Ils se chamaillent souvent : « conduis plus prudemment Montassar, je ne veux pas mourir avec un acteur inconnu ! » lui lance-t-il un jour sur la place de l’Etoile.

Azzedine AlaïaMontassar Alaïa et Azzedine Alaïa pendant un des défilés rue de Moussy

Montassar, qui est aussi responsable de l’activité digitale de la Maison ALAÏA, me raconte à son tour ses anecdotes autour d’Azzedine. Il est toujours aussi surpris par l’énergie inépuisable du créateur, un fou de travail, qui parfois ne dort que quelques heures par nuit. « Je le suis parfois, je me dis… c’est pas possible, comment il arrive à tenir ? Un jour je me suis caché pour voir ce qu’il faisait entre 1h et 2h du matin. Après une petite sieste d’un quart d’heure il se lève et se brosse les dents. Ça lui donne l’impression de recommencer la journée. »

Didine, un énorme Saint Bernard de 8 ans m’attend sur un futon japonais dans le coin de la cuisine.

« Attention, me dit Montassar, il ne faut pas l’approcher trop brusquement sinon il mord, il faut l’amadouer et ensuite il devient très doux.

– Un peu comme Azzedine ?
– Exactement ! » Me répondit-il.

Azzedine Alaïa

Didine

Ce jour-là le Vogue Anglais faisait, à l’occasion de l’ouverture de la première boutique ALAÏA à Londres, un sujet sur l’amitié qu’entretiennent depuis si longtemps Azzedine et Naomi Campbell.

J’arrivais pour déjeuner accompagnée de Azza Slimene, une jeune mannequin Tunisienne. Cet été Alaïa l’avait rencontrée et invitée à venir le voir à Paris.

Azza a pris l’avion cette semaine pour la première fois de sa vie. Et la voici dans la cuisine du maître à le regarder faire des allers retours entre le studio et l’atelier, assise à côté Naomi Campbell en train de se faire recoiffer. Les yeux pleins d’émotion.

Naomi appelle Alaïa « Papa », c’est lui qui l’a recueillie quand toute jeune elle est arrivée à Paris. Azzedine me raconte : « elle avait tout juste 16 ans, elle dormait chez moi, sa mère qui était très protectrice me l’a confiée. Naomi ne parlait pas Français et je ne parlais pas Anglais. Je lui mettais des films égyptiens et des chansons d’Oum Kalthoum et on regardait la télévision en Français ensemble. Petit à petit on a fini par se comprendre. »

La suite on la connait, elle est devenue la première top-modèle noire de l’histoire, et ce en grande partie grâce à « papa Azzedine».

Campbell a un tempérament de feu légendaire mais face à Alaïa elle redevient enfant.

« – Allez Naomi là, tout le monde t’attend.

– Ok, pop’ lui répondit-elle en écrasant sa cigarette ».

Azzedine Alaïa

Azzedine Alaïa et Naomi Campbell dans sa cuisine ce jour là

Tim Blanks, le critique de mode influent de Business of Fashion nous rejoint dans la cuisine, il conduira la dernière interview de Azzedine Alaïa.

Loth, l’intendante, s’occupe de nous et nous offre à boire. Au menu du saumon cuit à l’étouffée et plusieurs salades, dont une très piquante faite d’Harissa, une épice typiquement Tunisienne, spécialement préparée par Nicolas, le chef personnel du couturier.
Nous attendons que la séance photo se termine en discutant entre nous de la légende Alaïa, lui qui était en ce moment si près de nous, et qui portait en lui les moments les plus forts de ces dernières décennies. Celles qui ont fait de la mode ce qu’elle est aujourd’hui.

Je partage avec Mister Blanks, non sans fierté, les anecdotes que j’ai recueillies au fil des années sans oublier un secret de famille que Azzedine a partagé avec moi cet été. Un membre de ma famille aurait été l’amant de la grande couturière Elsa Schiapparelli. Shocking !

Nous sommes invités à visiter les ateliers de couture. Je rencontre la directrice du flou, Madame Fatima une marocaine qui travaille chez Alaïa depuis plus de 10 ans : « j’ai travaillé pour Yves Saint Laurent, Christian Dior, et Jean-Paul Gaultier. Mais c’est Azzedine le meilleur ! » me dit-elle avec engouement.

En fait, tous les gens qui travaillent pour Monsieur Alaïa lui sont fidèles car il les fait entrer dans sa famille en toute humilité. Tous… du responsable du cuir, Erdal un Turc à l’allure sympathique, au personnel de sa boutique et de la maison de couture. Cela sans compter les grands amis, et les amis de toujours, un who’s who du monde de la mode, des lettres et de l’art. Appelez ça l’esprit de clan ou ce que vous voulez, mais ici c’est comme la mafia :

« you are in, or you are out ».

Azzedine Alaïa

Caroline Fabre, Johan Sandberg, Montassar Alaïa, et Carla Sozzani autour de Azzedine Alaïa

Tant-pis pour ceux qui n’en sont pas dont la rédactrice en chef du Vogue Américain, la toute puissante Anna Wintour jugée par Alaïa être une très bonne femme d’affaire mais une piètre femme de style. Rares se sont risqués à la froisser.

Cette remarque renforce l’idée que celui qui était considéré comme un des derniers grands maîtres de la mode, celui qui travaillait encore à la main, qui piquait et repiquait des robes pour les ajuster jusqu’à la perfection, n’en faisait qu’à sa tête!
Il faisait défiler ses collections hors du calendrier des «Fashion week». Les plus grands – rédacteurs et célébrités – s’y pliaient pour y assister.

Lui… Il était libre, Il disait ce qu’il pensait, faisait ce qu’il voulait. Sa place au panthéon de l’histoire de la mode était de toutes façons assurée.

Peut-être savait-il aussi qu’au-delà des parades incessantes d’un milieu complexe et souvent en proie à des faux semblants ridicules qui y sont la règle, la bienveillance de ceux qui l’entouraient depuis des décennies parlait d’elle-même.

Maria Carla Boscono, la top-modèle italienne apparaît comme dans un rêve. Azza se retourne vers moi : « c’est donc vrai, on ne sait jamais qui va débarquer dans cette cuisine ! ».

Ce soir, Boscono fête ses 20 ans de carrière et elle est venue essayer des robes. Elle virevolte et embrasse Azzedine longuement ainsi que toute son équipe.

Azzedine Alaïa

Azzedine Alaïa par Christoph Von Weyhe

Le déjeuner est enfin servi. Alexander Fury le correspondant mode du T : The New York Times Style, passe dire bonjour avant de monter dans une des deux chambres qu’Alaïa à transformés en pied-à-terre super luxe pour VIPs en manque de chaleur humaine. Naomi n’a pas le temps de déjeuner, Azzedine continue de faire des allers-retours effrénés entre le studio, l’atelier et la cuisine, suivit de près par sa fidèle directrice commerciale, Caroline Fabre, qui lui sert aussi de traductrice. Alaïa n’a jamais jugé nécessaire d’apprendre l’anglais.

Didine nous regarde avec un air perplexe, il en a vu du monde dans cette cuisine au fil des années.  Ah si seulement il pouvait nous raconter… Notre déjeuner se termine rapidement. Il est déjà 16H, la table sera préparée pour le diner de ce soir pour les amis d’Azzedine et de nouveaux invités surprise. Azzedine nous fait promettre de revenir.

Inchallah, répondit-on, Azza encore éblouie et moi-même en cœur.

Partagez cet article