Le rap tunisien est officiellement populaire

Le rap «underground» c’est fini

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Très peu de rappeurs arabes ont réussi à atteindre les millions de vues. Parmi ceux qui ont dépassé cette barre, on retrouve Issam, le rappeur marocain dont le clip  « Trap Beldi » a atteint 13 millions de vues, ainsi que Abyusif, le rappeur le plus connu d’Egypte, et Klash, le rappeur préféré des saoudiens (son titre « 100 Bars » a atteint 10 millions de vues sur YouTube).

Mais en tête de liste on retrouve le rappeur tunisien Samara, dont le hit « Me Dayem Welou » a atteint les 73 millions de vues. Son titre « El Mondo » sorti en juin dernier cumule déjà plus de 49 millions de vues et son dernière morceau, « Ma3lich», sortie il y a quelques semaines, a dépassé la barre des 3 millions de vues.

Le rap arabe a dépassé le stade de musique « underground » et atteint un public de plus en plus large. C’est particulièrement le cas de la scène rap en Tunisie, dont fait partie Samara. Mais il n’est pas le seul. Balti, un des pionniers du rap en Tunisie, a des hits qui dépassent les 600 millions de vue sur YouTube. Ses titres sont pratiquement des hymnes tunisiens à ce stade.

Mais le succès de Balti, bien qu’il soit remarquable, n’égalise pas celui des rappeurs qui ont suivi ses pas. Balti fait partie de ceux qui évitent les sujets percutants, contrairement à Samara, dont les textes frappants justifient sa renommée. En effet, son hit « Me Dayem Walou » (« Rien ne dure » en français) prône des paroles qui, sans complexe, critiquent le climat socio-politique en Tunisie, et les difficultés auxquelles la jeunesse tunisienne doit systématiquement faire face.

Le succès de Samara, sans précédent en Tunisie et ailleurs (on entend ses hits dans les boîtes de nuit de Beyrouth et Londres) prend ses racines dans son approche effrontée. Alors que de nombreux artistes évitent les insultes dans leurs paroles pour éviter d’être jugé vulgaire, Samara en fait le cœur de ses textes. Il s’exprime ouvertement sur ses rapports avec la police, sur les membres de sa famille en prison, et même sur la consommation de drogue.

Il y a aussi Saif Amri, connu sous le nom d’Alfa. A l’instar de Samara, il a tracé son propre chemin. Né à Kasserine, Alfa est l’un des premiers à débuter au sud de la Tunisie et à se faire connaître, ce qui a permis de donner une voix à une partie de la population largement oubliée.  

Dès ses débuts, Alfa devient une figure emblématique du rap arabe. Son premier album « Kima Na » est sortie il y a un peu plus d’un an, et son titre « Youma Ma » a rapidement atteint les deux millions de vues sur Youtube. Son flow, aussi direct que celui de Samara, juxtaposé à un tempo décontracté, est produit par le musicien Souheil Gasmi, plus connu sous le nom Ratchopper.

Mais des différences subsistent entre Samara et Alfa. L’approche d’Alfa est incontestablement plus douce, moins crue et plus étudiée. Si on pouvait le décrire en quelques mots, il serait le reflet de la jeunesse à qui il s’adresse. Comme son public, Alfa est un millénial.

Dans le clip d’un de ses derniers titres « Beautiful », Alfa met en avant des acteurs représentant la diversité du peuple tunisien, qui n’est pas aussi monolithique que ce que nous montre les médias (par exemple, une grande partie de la population sud tunisienne a la peau très foncée).

Ce qui le distingue donc des autres, c’est son approche méticuleuse des paroles et du visuel qui l’accompagne.

Malgré les multiples différences entre Alfa et Samara, ces deux artistes font face à une même difficulté, celle de réussir à l’international alors même qu’ils ont réussi à populariser leur musique. L’explosion artistique observable en Tunisie a ses limites, sans qu’elles ne soient dues à un manque de talent.

Les artistes tunisiens restent limités par les difficultés d’obtenir des visas (une difficulté pour l’ensemble des tunisiens) et de dépasser les frontières pour partager leur travail avec un public qui les chérissent. Leur seul passeport continue à être internet.

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