Twilight m’a convaincu que je n’étais pas arabe

Attention Spoiler : Je suis arabe

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Comme tout enfant au début des années 2010, la télévision a façonné ma vision du monde et mon identité. 

Laissez-moi vous expliquer. 

Je ne me contentais pas de regarder les personnages de mes séries préférées, je tombais amoureuse d’eux et des mondes qu’ils habitaient. Même après que les écrans deviennent noirs, mon esprit continuait de vivre dans leur fantaisie. 

Petit à petit, j’ai commencé à imaginer des amitiés étroites avec les personnages que j’aimais. Je pénétrais dans des mondes d’illusions et de conversations inventées. J’imaginais même des scénarios entiers et les rejouais, comme si j’étais un personnage parmi eux.  

Lorsque la saga Twilight est sortie en 2008, le clan Cullen est devenu ma famille de cœur. J’imitais la placidité de leur discours et leur manière mystérieuse d’être. À un certain moment, je suis devenue le huitième membre de leur famille, rejoignant leur mission pour sauver les humains des vampires maléfiques.

En grandissant, j’ai repris les traits de chaque personnage qui m’intéressait. Je suis devenue une experte de leurs goûts, de leur façon de parler et de leurs traditions. C’est là que les limites entre leur être et le mien ont commencé à s’estomper. 

Lorsque MBC Action a ajouté la série Supernatural à son catalogue en 2008, son personnage principal, Dean Winchester, m’a appris l’argot et les expressions idiomatiques américaines. C’est pourquoi une jeune Tunisienne a passé son adolescence à dire à ses amis que “she doesn’t give a rat’s ass” et à les traiter de “idjits”.

Mon anglais passait aussi d’un accent Cockney que j’avais emprunté à Peaky Blinders à un accent quelque peu écossais à la James McAvoy, et j’ai même appris un peu de coréen après le succès dans la région du K-drama Boys Over Flower en 2012 (encore une fois, grâce à MBC).

J’étais consciente de la ligne imaginaire que j’avais tracée entre les deux mondes dans lesquels je vivais, mais tout le plaisir résidait dans le fait de l’estomper. Tout le plaisir était d’échapper à la réalité d’une adolescente qui ne s’intégrait jamais. 

On pourrait se demander si la raison pour laquelle j’étais une marginale était en fait due au fait que je ne mettais jamais vraiment les pieds dans une seule réalité. Mais je n’avais pas envie de comprendre. 

J’ai appris que je n’étais pas seule et qu’il existait un terme qui me définissait ainsi que d’autres personnes qui vivaient comme moi. Il s’agit d’un phénomène appelé “relation parasociale ».

Selon une étude réalisée en 1956 par les sociologues Richard Wohl et Donald Horton, il s’agit d’un « type de relation psychologique vécue par un public lors de ses rencontres avec des artistes des médias de masse, en particulier à la télévision ». 

Je ne me sentais plus seule. Je ne pouvais pas être la seule à vivre quelque chose d’aussi merveilleux. Chaque nouvelle émission ou film qui sortait signifiait pour moi une nouvelle culture, un nouvel environnement et une nouvelle langue à explorer. Mais en grandissant, les inconvénients sont devenus de plus en plus évidents. Les médias sont dominés par l’Occident, et je me plongeais dans de nombreux mondes, sauf le mien. 

Plus je grandissais, et plus je me détachais de ma culture et de la réalité. Petit à petit, j’ai commencé à découvrir les traces d’une mentalité coloniale qui s’était imprégnée en moi uniquement à cause d’une relation parasociale que j’avais peut-être prise un peu trop au sérieux. Qu’allait-il se passer d’autre avec le manque de représentation arabe et de récits locaux à la télévision ? 

Au fur et à mesure que je fantasmais sur mes amitiés avec mes héros de la télévision et que je tombais amoureuse de leurs identités, je considérais les Européens et les Occidentaux comme la norme à respecter. Je me suis retrouvée à constamment rechercher la présence de cercles sociaux occidentaux, tout en vivant dans un pays arabe.

Chaque fois que je rencontrais un étranger, je voulais absolument qu’il devienne mon ami, exactement comme quand je me liais d’amitié avec les personnages de télévision de mon enfance. Je cherchais constamment la validation des étrangers. À l’aube de mes vingt ans, la frontière entre mes relations parasociales et ma vie réelle s’est estompée au point de ne plus exister.  

Être une marginale est finalement devenu un vrai problème. Je ne suis pas une personne multinationale et je n’ai jamais vécu à l’étranger. Il était temps de faire une introspection. 

Je n’arrivais pas à me lier aux autres autour de moi. Rencontrer des gens qui étaient à l’aise avec leur peau et leur identité tunisienne était devenu une source constante d’interrogation. Au bout d’un moment, je ne voulais plus me sentir mal à l’aise avec mes origines et mon lieu de vie. 

J’espérais que ce ne soit pas trop tard. Bien qu’il s’agissait de fictions, l’adoption des goûts des personnages de la télévision occidentale a entraîné un véritable rejet de ma culture et des arts locaux. Chaque fois que je me trouvais dans un cercle social arabe, je regardais de haut les gens qui m’entouraient. Je comparais les rencontres de la vie réelle à un standard télévisuel fictif, et je me sentais chez moi si on jouait de la musique occidentale, mais pas si la musique était arabe. 

Autrefois, je trouvais du réconfort dans le fait de ne pas être seule dans mes relations parasociales. Aujourd’hui, je recherche l’unité dans la lutte contre l’homogénéisation des goûts, et tout commence par un internationalisme équilibré et diversifié, et non par une mondialisation en faveur d’une seule culture.

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