Walid Marfouk, le David Lynch du monde arabe

Le jeune artiste marocain qui se réapproprie le narratif sur les Arabes

byAmina Kaabi

La mondialisation a déjà une longue histoire, et la politique identitaire est désormais un sujet fondamental pour beaucoup d’entre nous, en particulier les Arabes vivant en Occident, dont les identités se sont fracturées et déconstruites sous l’effet de certains narratifs, pas toujours positifs.

 

C’est le cas pour le photographe Walid Layadi Marfouk qui, lors de sa première installation aux Etats-Unis, a justement été exposé à des perceptions d’identités arabes et musulmanes dont il n’avait jamais entendu parler dans son Maroc natal.

 

Pour la plupart des gens, donner du sens à ce conflit intérieur peut être difficile, en particulier pour ceux démunis de moyens pour y faire face. Marfouk, lui, a choisi la photographie pour exprimer son ressenti : parce qu’il voulait protester contre la représentation de ses identités ethniques et religieuses qui lui était renvoyée, il a commencé à en produire d’autres, visuelles, pour montrer ce qu’il croyait être leur portrait exact, reproduisant ainsi la stratégie des cinéastes africains durant les années 60 et 70, lorsqu’ils ont rejeté les narratifs les concernant, issus de la vision colonisatrice dominante.

 

 

Après avoir déménagé aux États-Unis pour étudier à Princeton, Marfouk s’est inscrit à un cours de photographie, pour compléter les crédits nécessaires à l’obtention de son diplôme en mathématiques et ingénierie, et c’est ainsi qu’il a fait connaissance de la “chambre 4×5”, cet appareil photo grand format, dont il est immédiatement tombé amoureux, d’abord en raison de la technique à maîtriser : “La physique, c’est-à-dire les lois de l’optique utilisées lors de la manipulation du 4×5, m’ont immédiatement paru uniques… La technologie en est rudimentaire, mais elle permet de construire des images d’autant plus complexes, précises et immersives”, explique-t-il.

 

Et c’est ainsi que, un peu par hasard, il a commencé son parcours artistique, créant de magnifiques photographies qui lui ont valu de se faire inviter sur les murs du nouveau Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden (MACAAL) et à la Foire d’Art Africain Contemporain 1-54.

 

MILLE a rencontré Walid pour parler de ses débuts, de la représentation musulmane en Occident, et des raisons pour lesquelles un occidental pourrait éprouver certaines difficultés à interpréter ses photos.

 

 

Comment en êtes-vous arrivé à la photographie ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette envie très forte de créer, que ce soit par la construction manuelle, l’écriture ou la narration. Avant ce cours à Princeton, cependant, je ne parvenais pas à me figurer ce que signifiait cette tendance en moi, je ne savais pas très bien ce que je voulais, ce que j’avais besoin de dire, au fond de moi. Je n’avais pas non plus les outils pour exprimer cet instinct dans sa forme la plus pure.

 

 

Quelle est, selon vous, la plus grande motivation derrière votre travail ?

Tout a commencé après que j’aie emménagé aux États-Unis. J’ai réalisé que j’entrais dans un environnement où la vision de la culture islamique me semblait extrêmement inconfortable, je veux dire, presque par nature. Il m’a fallu du temps pour comprendre que le problème n’était pas seulement une question de désinformation par rapport aux faits, mais qu’il s’agissait aussi de la représentation qui en était faite.

 

Depuis les années 90, le monde musulman est presque exclusivement abordé dans des contextes de violence, d’extrémisme, de désolation, de pauvreté, de guerre, etc. Quand vous regardez les images récentes du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord qui circulent en Occident, les représentations colonialistes et orientalistes ont cédé la place à des portraits bruts, en noir et blanc. Demandez à l’Américain ou à l’Européen moyen ce qu’il pense de l’Islam et la première image qui lui viendra à l’esprit sera probablement celle d’une figure non identifiée, sombre et voilée, dans une ruine sablonneuse et déserte.

 

Ces images sont devenues tellement visibles qu’elles ont éclipsé toutes les autres facettes de la culture musulmane et ont suscité la peur et le rejet que nous ne connaissons tous que trop bien. Le discours et les attitudes envers l’Islam ont été modelés uniquement par l’exposition aux extrêmes, et c’est dans ce contexte que j’ai compris ce que pourrait être mon rôle et celui de Riad.

 

 

Dans votre série Riad, vous n’avez pris pour sujets que vos proches, pour quelle raison ? Qu’ont-ils ressenti à faire ainsi partie de votre projet ?

Chaque jour, en travaillant sur ma pratique, je pense à ma propre légitimité à tenir un discours sur un sujet aussi complexe que celui de la représentation de toute une culture. J’ai passé des mois à me plonger en profondeur dans les représentations de femmes, particulièrement dans le monde arabe, mais je n’ai que 22 ans ! J’ai donc décidé d’explorer l’histoire de ma famille, mon propre héritage, parce que c’est le seul sujet que je connaisse parfaitement.

 

Photographier mes proches dans la maison de mon arrière-grand-père à Marrakech, là où ils ont tous grandi, m’a permis de développer un nouveau langage visuel, très intime. En cela, mes travaux sont très subjectifs, et ne cherchent nullement à s’imposer par eux-mêmes. Leur but est de ménager une immersion sans transition au sein de la culture marocaine, à la manière dont moi-même je l’ai perçue en grandissant, et continue encore à le faire aujourd’hui.

 

 

J’ai l’impression que vos photos sont extrêmement réfléchies et que tout y a été méticuleusement organisé. Comment vous y prenez-vous pour créer ?

Chaque élément de chaque photo de Riad provient de ma famille. Les caftans sont ceux de ma mère, de ma tante ou de ma grand-mère. Le mobilier et les accessoires viennent de la maison de mes grands-parents et arrière-grands-parents, ce qui légitimise leur authenticité. À l’inverse, chaque scène est entièrement construite, du décor aux poses et aux expressions faciales des sujets, cette mise en scène et cette théâtralité visant à distinguer mon travail de ce qui se fait en photographie documentaire.

 

L’éclairage constitue également un dispositif important dans cette stratégie de revendication artistique. J’utilise des lampes halogènes comme celles que l’on trouvait fréquemment dans les salles de cinéma jusque dans les années 1930 afin de créer une nostalgie cinématographique de cette époque et déplacer davantage les scènes dans le temps.

 

Les images qui en résultent sont parfois surréalistes et ne prétendent pas remplacer la réalité, mais elles rejettent à chaque fois les clichés occidentaux orientalistes et paternalistes. Cela peut parfois rendre les images plus difficiles à déchiffrer pour le spectateur non-oriental, mais cela fait partie du propos : c’est une façon de revendiquer mon droit à être moi-même acteur dans la représentation de ma culture.

 

 

Que pouvons-nous attendre de vous dans les années à venir ? Etes-vous en train de travailler sur un autre projet ?

Je cherche toujours à développer et à promouvoir l’empathie culturelle, par tous les moyens appropriés et pertinents. Actuellement, je travaille sur un projet de livre qui se concentre précisément sur cela, avec une de mes anciens professeurs de Princeton, Rachael Ferguson. Je suis également en train de faire des recherches pour ma prochaine série de photos, qui devrait être terminée cet automne.

 

@walidmarfouk

 

walidm.com

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