Nous sommes au cœur d’une crise de santé mentale – non pas d’une épidémie de Djinns

Plus de docteurs, moins d’exorcisme s’il vous plaît

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A l’âge de 17 ans, j’ai décidé de rendre visite à mon grand-père. Il souffrait d’Alzheimer. Nous n’étions pas très proche et il n’avait qu’un vague souvenir de moi, mais j’aimais bien le voir. Mes journées chez lui étaient assez banales. Ma tante ainsi qu’un autre membre de ma famille y vivaient, mais moi, même enfant, je n’avais pas le droit d’être en contact direct avec mon grand-père. Il souffrait de Schizophrénie, sauf que je ne le savais pas, et aucun adulte de ma famille n’avait honnêtement reconnu sa maladie mentale. On me disait tout simplement qu’il était « un peu fou ».

Cet après-midi chez lui, s’est avéré être tout sauf banal. J’ai assisté à un épisode psychotique de mon grand-père. C’était très intense, mais ma famille m’a demandé de l’ignorer, comme ils l’ont fait pendant des années. Il n’était qu’un paria après tout, et pour eux, il était soit maudit soit possédé. J’aurais peut-être pu suggérer un traitement médical, mais je n’étais qu’une adolescente avec aucune connaissance sur la santé mentale, et encore moins sur l’accès aux services en Tunisie.

Les années sont passées, et j’ai commencé moi-même à faire face à de nombreuses difficultés avec ma santé mentale. Au cours de ce processus, j’ai été confrontée aux lourds stigmates qui entourent ce sujet dans la région. Plus tard, on m’a informée qu’en effet, mon grand-père souffrait de schizophrénie, et qu’il avait été hospitalisé à de nombreuses reprises. Mais sa maladie mentale était toujours considérée comme bénigne, ou bien trop taboue pour qu’on en parle. Sinon, les symptômes étaient vus comme des signes du mauvais œil, le résultat de sorcelleries et de la possession de djinns.

Ma famille n’est pas un cas à part. Selon une étude récente, 60% des personnes souffrantes de troubles mentaux aux Émirats Arabes Unis consultent des guérisseurs religieux avant d’avoir recours aux services médicaux. La guérison fondée sur la foi est profondément ancrée dans la culture arabe, et lorsqu’il s’agit de traiter des maladies mentales, cette méthode est souvent un obstacle, retardant le pronostic et donc le traitement médical pendant plusieurs années.

Malgré l’absence de pronostics, les quelques données éparses qui existent, indiquent que les troubles mentaux sont de plus en plus fréquents dans le monde arabe, et selon l’Organisation Mondiale de la Santé, l’anxiété et la dépression sont les plus communs.

Si l’on ajoute à cela les stigmates culturels qui rendent le sujet beaucoup trop tabou pour être abordé, le chemin vers un traitement de santé mentale adéquat et accessible pour de nombreux Arabes est à la fois long et cahoteux. Même les moins sceptiques pourraient avoir des difficultés à trouver des psychologues et psychiatres.  

En vérité, il y a une pénurie de professionnels de la santé mentale à l’échelle mondiale. Aux États-Unis, on compte seulement 28 000 psychiatres pour 327 millions d’habitants, soit neuf thérapeutes pour 100 000 personnes, alors que le pays est en pleine crise de santé mentale. Dans notre region, les chiffres sont encore plus désastreux.

Selon un rapport, Bahreïn est en tête de liste avec seulement 5 psychiatres pour 100 000 personnes, suivi du Koweït et du Qatar avec une moyenne de 3 psychiatres pour 100 000 personnes. Quant au reste de la région, les chiffres sont plus bas avec en moyenne 1 psychiatre pour 50 000 personnes. Sans compter que seulement 2% du budget des gouvernements régionaux est alloué au secteur de la psychiatrie et de la santé mentale, soit deux fois moins que le budget mondial selon l’OMS.

Les données mettent également en évidence le lien entre la maladie mentale et la guerre, l’instabilité politique et les déplacements qui ont affligé les populations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord pendant des décennies. 50% des jeunes palestiniens issus de familles à faible revenu souffrent de problèmes mentaux. Aucune recherche n’a été conduite pour examiner les effets du Printemps arabe, mais son possible lien avec la montée des problèmes de santé mentale n’est pas inconcevable.

Avec un peu de chance notre génération commencera à déstigmatiser le sujet, mais aussi à encourager un débat ouvert et honnête, et un sentiment d’appartenance au sein de nos communautés. Si les gouvernements ne débloquent pas les fonds nécessaires pour nous permettre d’obtenir les ressources dont nous avons besoin, nous devons alors tous intervenir. 

Illustration de Roshbena

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