La percée du trap marocain

En direct du Maroc

bySarah Ben Romdane

Le photographe Ilyes Griyeb et le producteur/directeur créatif Mohamed Sqalli sont à l’origine de NAAR, une nouvelle plateforme créative qui produit des artistes arabes et organise leur promotions en collaboration avec des artistes européens. Leur premier projet est la sortie de l’album des rappeurs de trap marocains Shayfeen et MAAD, produits par de jeunes beatmakers européens, émergents ou déjà bien connus.

 

MADD by Ilyes Griyeb

 

L’idée de créer NAAR leur est venue après la publication d’un article en commun pour Medium, intitulé “What if we let it up to Arab artists to be the ones to tell their (hi)story?” (« Et si nous laissions les artistes arabes raconter leur histoire? »), dans lequel ils soutiennent que les artistes occidentaux s’approprient l’esthétique arabe à des fins créatives, sans inviter la communauté concernée à y participer. Ils prennent deux exemples particuliers pour étayer leurs propos : la vidéo que Blaze a tourné à Alger pour Territory et le plagiat du travail d’Ilyes opéré par Skepta pour la mise en valeur de sa ligne de vêtements Mains.

 

Laylow by Ilyes Griyeb

 

MILLE a rencontré Mohamed Sqalli à propos de Money Call, le premier clip réalisé par l’entremise de NAAR. On l’a également questionné au sujet de la jeunesse marocaine et de la montée en force de la scène alternative locale.

 

 

Comment ce projet musical est-il né ?

 

Après le buzz que notre article a suscité, beaucoup nous ont demandé « Qui sont les artistes arabes locaux qui peuvent réellement raconter leurs histoires? »

Nous avons en quelque sorte relevé le défi en organisant une trap-rencontre à Casablanca en octobre 2017. C’est à ce moment-là que les artistes marocains et européens (français, néerlandais et italiens), qui jouent le rôle de porte-paroles/agents pour leurs amis marocains, se sont rencontrés. J’ai loué une immense maison dans une résidence privée à Casablanca. Les pièces ont été converties en studios d’enregistrement. De la musique trap jouait en continu, extrêmement fort, et nous faisions tous beaucoup de bruit, ce qui était assez ironique, compte tenu du quartier chic où nous nous trouvions. Tout s’est fort bien passé et des liens forts se sont tissés. Lorsque nous avons tourné la vidéo à Meknès en janvier, comme il n’y a pas grand-chose à y faire la nuit en cette saison, nous avons tous passé beaucoup de temps ensemble, à bavarder pendant des heures et à partager des histoires personnelles.

 

Dans le clip Money Call, on voit les rappeurs traîner à l’extérieur dans Meknès. C’est comme si vous vouliez représenter un jeune qui rêve de gagner des montagnes d’argent et d’un Eldorado occidental. Dans quelle mesure croyez-vous que ce fantasme existe toujours ?

 

L’Europe est encore un fantasme pour la jeunesse marocaine. Le “départ” est sûrement l’un des thèmes les plus communs dans leurs conversations, en particulier dans les régions marginalisées. Là, les gens partent souvent et reviennent, ramenant avec eux des choses qui contribueront à améliorer leur situation économique, comme une voiture en kit qu’ils pourront revendre. Ainsi, une partie de l’économie est étroitement liée à l’Europe. Ceux qui y vivent sont aussi une ressource pour ceux qui sont restés, par exemple via Western Union.

C’est ce que nous avons voulu dire dans cette vidéo, par exemple à travers les clichés de ces paraboles dirigées vers l’Europe. Certaines scènes ont également été tournées dans le garage d’un mécanicien qui répare des voitures, ce qui illustre ce que je viens de dire concernant les voitures en kit.

 

Quel est l’état actuel de la scène du trap au Maroc et comment croyez-vous qu’elle va évoluer ?

 

Ce qui est sûr, c’est qu’il y en a bien une, et florissante même. Elle est extrêmement dynamique, et certains de ses représentants sont devenus des icônes. Maintenant, les défis pour le mouvement sont liés à sa professionnalisation, indispensable à sa survie. C’est là que NAAR intervient. Je crois que ce sera une année décisive pour la scène du trap marocain.

Partagez cet article