13 Feb

Hipster ou Salafiste?

Un jeu douteux dans la banlieue embourgeoisée de Montreuil

Written By Alice Pfeiffer

Dans la banlieue embourgeoisée de Montreuil, quelque part entre le Quick et un magasin de jouets suédois, les terrasses de cafés chics abritent les bobos qui jour et nuit s’asseoient dehors pour jouer au même pari, douteux mais assumé : “Hipster ou salafiste ?”, telle est la question qui surgit à chaque fois que passe un barbu. Charmant, n’est-ce pas !

 

 

Cette ville à l’est de Paris, également réputée pour sa nombreuse population musulmane pratiquante, a récemment été envahie par des artistes et des journalistes de mode (un scoop : c’est là que je vis). Du coup, dans la rue, le style est plutôt inattendu : au lieu d’un partage tranché entre anciens habitants mécontents d’un côté, et nouveaux arrivants en streetwear de luxe persuadés de se fondre aisément dans le décor de l’autre, il s’est passé tout autre chose…

 

 

En sortant du métro, vous vous retrouvez face à une foule d’hommes arborant tous des barbes bien soignées, les dernières Nike Air VaporMax, un iPhone 8 à la main et de longues tuniques noires. Du Rick Owens ou une djellaba ? Même pour les experts, c’est presque impossible à déterminer. Sofia Aram, une humoriste française d’origine marocaine, m’a dit une fois en plaisantant que, pour la rassurer, elle avait dû apprendre à sa tante Fatiha, qui vit dans la banlieue voisine de Bagnolet, comment distinguer entre les deux .

“Ma tante se demandait pourquoi, soudainement, des fondamentalistes ouvraient des boutiques de design ou essayaient de lui vendre son café à des prix de fous. Je lui ai dit : regarde sa chemise. Si elle est boutonnée jusqu’au cou, n’aie pas peur, c’est juste un bourgeois français qui ne sait plus trop qui il est”.

 

La pauvre Fatiha n’est pas la seule à s’y perdre. Dans le Beyrouth branché, les médias ont rapporté plusieurs dépassements d’autorité de la part de policiers qui tentaient d’arrêter des baristas et des DJ, convaincus qu’il s’agissait d’extrémistes. L’un d’entre eux titrait : “Les hipsters libanais en ont assez d’être pris pour des djihadistes”. La confusion a atteint un tel niveau dans de nombreux quartiers bourgeois que la photographe Shirin Mirachor, aux Pays-Bas, a lancé un projet intitulé Hipster/Muslim, dans lequel elle demande au public d’identifier l’un et l’autre dans des photos où deux hommes échangent leurs tenues, soulignant ainsi la polysémie qu’un simple vêtement peut avoir.

 

 

En France, plus que partout ailleurs, le problème est bien réel. Voici un pays généralement considéré comme la capitale de l’élégance, et dont la mode est l’une des principales sources de revenus. C’est aussi un pays très multiculturel, même si la façon d’en parler est souvent sordide, et où vit l’une des plus grandes populations nord-africaines d’Europe. Pourtant, le gouvernement, strictement laïque, interdit tout signe d’appartenance religieuse, et a même interdit le foulard dans toutes les institutions publiques. Sauf, et c’est là que le problème survient, quand ce foulard est un accessoire de mode. Capitale de la mode oblige, vous vous souvenez ?

 

Une anecdote résume parfaitement cette contradiction révélatrice. Ca s’est passé il y a environ un an, après l’explosion de l’affaire ‘burkini’ en France, quand les femmes qui portaient des maillots de bain pudiques auraient pratiquement dû se déshabiller sur les plages. Peu après, une “femme à l’allure musulmane” (je cite la presse locale à sensation) a été prise d’assaut et harcelée dans la rue pour avoir porté une burqa. Il s’est avéré plus tard que c’était en fait Janet Jackson dans une tenue de Yohji Yamamoto. “Abaya ou minimalisme ?” s’interrogea alors la presse, perplexe.

 

Et si certaines figures politiques, comme Laurence Rossignol, l’ancienne ministre des droits de la femme, considèrent ce type d’habits comme un emprisonnement de la femme et estiment que tout vêtement religieux est en lien direct avec la radicalisation, c’est en fait un autre problème sous-jacent qui apparaît ici, d’une nature plus sociale. Si Janet Jackson avait été blanche, les médias n’auraient pas bougé. Là, à travers la lentille floutée d’un journaliste à sensation, elle a accidentellement été confondue avec une “racaille”, c’est-à-dire “ordure”, en argot peu flatteur, un terme qui désigne de manière très rude la “jeunesse d’origine africaine ou nord-africaine”. Elle a ainsi reçu temporairement le traitement habituellement réservé en France à la deuxième génération d’immigrants issus des anciennes colonies, quand subitement la couleur de la peau conditionne l’interprétation que l’on donne à votre allure.

 

 

Un de mes amis marocains s’est un jour plaint que la tendance actuelle dans le sportswear de luxe est très blanche : « Si tu as l’air d’un Scandinave, ton look sportswear sera perçu comme de l’ironie de ta part. Si tu n’en as pas l’air, peu importe que ton hoodie soit de marque ou pas, tu seras fouillé par la sécurité du métro”.

 

Et voilà la triste vérité à propos de ce test “Salafiste ou hipster”: c’est un jeu auquel les policiers jouent inconsciemment tous les jours, pendant qu’ils patrouillent dans le Paris hyper militarisé qui a succédé aux attaques terroristes. Ceux qui réussissent ce test et ne risquent donc ni harcèlement, ni fouille corporelle, ni violence inconsidérée, sont ceux qui ont le teint clair. A une époque où les violences policières, comme celles des affaires Théo ou Adama, restent impunies, où un racisme endémique est à l’oeuvre et où des photos doivent être ajoutées aux CV que l’on envoie, il est donc plus que temps que Paris se demande dans quelle mesure la mode peut vraiment être considérée comme un moyen de libre expression.

 

Photos par @touficbeyhum