17 Jul

Ce que les jeunes arabes cachent à leurs parents

La difficulté de grandir avec une double vie

Written By Sarah Ben Romdane

Être élevé par des parents arabes implique, quelque soit son âge, d’être sous le joug des certaines règles qui nous dictent ce qui est 7aram ou 3eib et ce qui ne l’est pas.

 

Il n’y a pas moyen de s’en libérer, et revendiquer le fait d’être adulte ne suffira pas à s’en libérer. La réalité c’est que des parties nos vies intimes se doivent de rester privées et souvent cela conduit à vivre sa vie de façon schizophrène.

 

Pour mieux comprendre la réalité liée au fait de grandir en tant qu’arabe, MILLE est allé à la rencontre de six jeunes de la région pour savoir ce qu’il cache à leurs parents et comment ils le vivent.

 

Courtesy of arabproblems.tumblr.com

 

Maya, 26 ans, Libanaise

 

“J’ai menti à mon père lorsque j’étais à l’université. Il pensait que j’étudiais le droit international, qui me mènerait à une carrière dans la diplomatie mais j’étudiais en fait l’anthropologie. Ca semble bête de mentir à ce propos, mais à plus grande échelle, j’avais peur que cela lui révèle à quel point j’étais différente de la personne qu’il aurait voulu que je sois. Il aurait su que j’allais incarner tout ce qu’il réprouvait, parce que j’étais sûre que c’est vers là que mes rêves et mes ambitions me menaient.

Il y a un vrai fossé entre la manière dont mon père voit le monde, et la manière dont nous vivons nos vies.  Il est difficile d’accepter que nous n’ayons pas les mêmes valeurs parce que, par déduction, ça veut dire qu’il ne me reconnaîtra jamais à ma juste valeur. Je préférais mener ce combat toute seule, que le mettre dans cette position. Ou peut-être que c’était plus douloureux de voir sa réprobation que de faire front.

Encore aujourd’hui je jalouse ceux dont les parents ont toujours encouragé leurs talents artistiques et intellectuels.”

 

 

Wissam, 21 ans, Koweïtien

 

“Je crois qu’en ayant grandi dans un pays arabe, quel qu’il soit, on ne peut pas avoir une identité absolue, on ne peut pas être la même personne tout le temps avec tout le monde, il y la personne qu’on est dans un milieu hostile, celle qu’on est dans un environnement safe et puis ce qu’on on montre à sa famille et en particulier à ses parents. Les jeunes arabes, ont pour la plupart une image très claire de ce que leurs parents attendent d’eux. Personnellement, j’ai longtemps cherché à y coller le mieux possible, et si aujourd’hui j’ai réussi à me détacher de ça, je crois que je cherche encore à leur cacher ce qui s’éloigne trop de l’image du fils prodige. Même si je me mets un point d’honneur à être indépendant et responsable, j’entretiens toujours un rapport très infantilisant à mes parents où je cherche à leur cacher tout ce qui pourrait leur faire réaliser que je ne suis plus leur “petit bébé”, par exemple, ils ne savent pas que je fume, je ne leur parle pas ouvertement d’alcool et même si eux même en consomment, je n’oserai pas boire un verre avec eux. De même pour la sexualité, par pudeur et dans ce syndrome de Peter Pan , c’est un sujet que je n’ose pas aborder avec eux, j’essaye de me faire un être complètement asexué dès que je passe le pas de la maison. En occident en général et en Europe en particulier, il existe une véritable pression du “coming out” et une obligation d’être constamment toutes les facettes de soi même. Les sociétés occidentales sont beaucoup plus centrées sur l’individu alors que le rapport à la famille est encore très important chez nous, et que si ne pas entrer en conflit avec ses parents veut dire leur cacher des choses, beaucoup sont prêts à faire ce sacrifice. Je crois que les arabes sont plus versatiles et acceptent mieux la pluralité de leurs identités, peut-être parce qu’être arabe en soi est une identité plurielle.  Moi j’essaye juste de ne pas me mentir à moi même et de ne pas oublier qui je suis, mais tout le monde n’est pas obligé de tout savoir, tant qu’on ne fait pas croire qu’on est ce que l’on est pas.”

 

 

Nada, 23 ans, Syrienne

 

“Je ne parle pas à mes parents des détails intimes de mes relations. Je préfère parler de garçons avec ma mère, mais je ne lui parlerais jamais de baisers ou autre. J’ai l’esprit très ouvert, mais ces choses là sont personnelles. Je me fiche un peu d’être honnête, pour moi c’est une question de respect et certaines choses ne sont pas faites pour être partagées. Mes parents n’ont pas besoin de s’imaginer ça. Je préfère qu’ils restent dans un heureux déni. Ceci-dit, j’aimerai pouvoir être conseillée par ma mère dans certains domaines, je me serai sûrement trompée moins souvent si ça avait été possible.”

 

 

Mohamed, 24 ans, Saoudien

 

“Je cache mes pensées suicidaires. Je cache ma dépression. Ma relation avec mes parents n’est pas saine et ça me rend triste, mais je ne pense pas qu’ils puissent me comprendre.”

 

 

Myriam, 21 ans, Tunisienne

 

“Lorsque j’étais adolescente, je mentais souvent sur les endroits où j’allais et les gens avec qui j’y allais. J’ai grandi en Europe, et mes parents ne voulaient pas me voir traîner dans les rues. J’avais un couvre feu très stricte et moins de liberté que mes amis européens. Ca me poussait à me mettre en danger; je me rappelle avoir escaladé des montagnes pieds nus pour arriver à la maison à l’heure. Je me rappelle avoir couru comme une folle, toute seule, dans la nuit noire. Quand je pense à tout ça, je me dis que j’étais un peu une vraie battante.”

 

 

Karim, 18 ans , Marocain

 

“J’ai taté le terrain avec mon père, et j’ai rapidement réalisé que la discussion était impossible. C’est pour ça que je reste réservé par rapport à ma vie privée, par peur d’être rejeté. Je n’ai pas l’impression d’être moi même lorsque je suis avec mes parents. Il y a toujours des secrets et ça me met mal à l’aise.”

 

 

Lana, 19 ans, Jordanienne

 

“J’ai une très belle relation avec mes parents, je ne leur cache rien d’ordinaire. Depuis que j’ai commencé le mannequinat, je me suis mise à leur mentir. Ils ne comprendraient pas ce que c’est. Heureusement, je ne pose qu’à Amman pour l’instant, mais je rêve d’aller à Paris. Je redoute le moment où je devrais leur avouer que je leur ai menti et où je devrais expliquer que le mannequinat est un vrai métier.”

 

 

Photographie by Sarah Ben Romdane

Slider photo courtesy of Katherine Li Johnson